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J’aurais voulu être un chat

C’est une bonne nouvelle un mariage. C’est l’union de deux personnes qui s’aiment et/ou sont suffisamment satisfaites l’une de l’autre pour décider de construire une vie de famille ensemble. D’un point de vue social, cette union doit être annoncée officiellement et cette annonce, colorée de joie puisqu’il s’agit là d’un évènement heureux. Quoi de mieux qu’une fête pour réaliser ces deux objectifs, informer et exprimer son contentement. Cela se fait depuis la nuit des temps et dans la plupart des sociétés. En ce qui concerne la notre, la coutume veut que les parents de la mariée soient ceux qui se chargent des festivités, soit. Rien de condamnable jusque là. Il est de toutes les manières bien entendu que le marié saura se montrer à la hauteur de l’honneur qui lui est fait. Et quand je parle de hauteur, ce n’est pas une simple vue de l’esprit. Les présents dont il saura combler celle qu’on veut bien lui offrir n’auront rien à envier en coût à la fastueuse cérémonie qui scellera leur union. Des bijoux bien évidemment, une parure complète au minimum (collier, boucles d’oreilles et bracelet assortis) mais la diversification est par ailleurs autorisée, montre, ceinture en or (mdamma), Louis d’or en nombres impairs excluant le un, voiture, sacs et chaussures griffés, un bien immobilier, bref pas trop de contrainte, la place est laissée à l’imagination. Simplement, n’oubliez pas les factures parce que le adoul doit consigner tout ces éléments sur son registre et réaliser ses petites additions pour annoncer à l’assistance la valeur que vous avez accordée à votre bien-aimée.

Revenons à la cérémonie. En soi, l’idée de fêter quelque chose ne peut pas être totalement mauvaise. Accorder de l’importance à cette union et la ritualiser ne me choque pas à partir du moment où l’on croit au mariage, à son caractère sacré, solennel. Rassembler les êtres chers de l’un et de l’autre pour s’unir sous leurs yeux n’a rien de scandaleux. C’est même beau j’ai envie de dire et ça part d’une bonne intention. La seule chose qui m’échappe, c’est de comprendre comment nous sommes passés de cet esprit-là à des festivités qui s’étalent sur une semaine. Entre l’après-midi du henné (je déteste le henné, vous pensez que ça va me porter malheur?), les gonzesses au hammam, la soirée des bonnes femmes, la soirée mixte, la soirée pour les jeunes, le ftour et j’en oublie, comment c’est possible de tenir physiquement, déjà ? Sans parler des frais.

Une tenue traditionnelle par tranche horaire ou presque, ça chiffre rapidement. Elles sont sublimes nos tenues traditionnelles mais une par jour ça pourrait suffire, non ? La valse ininterrompue des serveurs, du traiteur, des musiciens, des neggafates, des couturières, du décorateur, de la coiffeuse, de la maquilleuse, on se croirait à Vienne un soir d’ouverture de bal. Je vous fais une moyenne rapidement, comme ça, entre les tenues et les différents prestataires de services, ça peut aller dans les cinq cent mille dirhams uniquement pour la famille de la mariée. Le truc bien ficelé, dont on n’a pas à rougir et là, nous ne sommes pas encore dans le grand luxe.

Bref, je me demande si c’est bien raisonnable tout ça. Si au lieu de dépenser tout cet argent pour fêter le mariage de leur fille et tout autant de l’autre côté en cadeaux chez le fils, les parents ne feraient pas mieux de donner ces millions à leurs enfants qui trouveront certainement mille choses à en faire. Comme par exemple l’investir dans la construction de cette vie à deux qui les attend, acheter un appartement, voyager, être à l’abri du besoin, s’installer professionnellement, enfin bon des trucs moins importants bien sûr que de donner un mariage grandiose, porter les plus beaux caftans de la saison ou avoir reçu les plus beaux bijoux qu’il est possible de recevoir, mais enfin ce sont des trucs qui peuvent être utiles aussi.

Quand je discute avec mes amies, beaucoup ont vécu la cérémonie de leur mariage comme une énorme contrainte, une montagne de stress au moment de tout organiser et un calvaire sans fin au moment de la subir. Mais enfin, elle est où la fête ? Il est où le plaisir ? Et surtout, pourquoi subir tout ça ? Assez honnêtement, elles répondent que c’est pour faire plaisir à leurs parents, à leur mère surtout, qui elle-même se fait plaisir en faisant plaisir à sa famille et à ses amies et ce qui lui ferait encore plus plaisir, c’est que vous arrêtiez de faire la gueule. Une prise d’otages à grande échelle je vous dis. Et les garçons, ils en pensent quoi ? Eh bien, que c’est du grand délire, que tout cet argent pourrait être mieux employé ou pas employé du tout mais que c’est le prix à payer s’ils ne veulent pas se mettre à dos leur future belle-famille. Ils se laissent entrainer ou plutôt traîner sur cette galère pour faire plaisir à leur chérie qui elle-même est obligée de faire plaisir à ses parents pour avoir leur bénédiction car ne l’oublions pas, sans la bénédiction de nos parents nous ne sommes rien.

Nous sommes un peuple d’enfants attardés en adoration devant leurs parents, c’est notre croix mais ça a du bon aussi, des fois…Sans vouloir les priver de ce qui peut leur faire plaisir,  est ce qu’il ne serait pas possible de retourner à une certaine forme de simplicité ? D’accord, nous avons bien saisi qu’ils étaient contents de marier leur fille, que ce n’est pas comme s’ils mariaient le chat, merveilleuse expression qui revient toutes les fois où j’ai le malheur d’évoquer le sujet. On a pensé à lui demander son avis au chat, d’abord ?  Réunir les être chers OK, mais pour une soirée et une seule. Recevoir les gens et bien les recevoir, oui avec plaisir, mais sans que ça coûte un demi-million de dirhams, des gens meurent de faim et de froid bordel de merde et de manque d’accès aux soins, excusez-moi je m’emporte. Une soirée donc, à laquelle si possible la mariée et le marié participeront autrement qu’en faisant les momies. Des présents de la part du monsieur ou de sa famille, d’accord mais on n’est pas obligé de s’aligner sur le CAC40 et surtout pas de faire défiler la rançon devant les convives. Tout cela prend une ampleur démesurée.

Le but en soi ce n’est pas de faire cette fête, le but c’est que ce couple soit heureux mais ça semble passer au second plan et surtout, ça crée un climat de tension quasi inévitable au sein du couple, entre la fille et ses parents, le garçon et ses parents à lui, les deux familles entre elles, chacun avec sa belle-famille et il y a de quoi. Personne n’est d’accord. Personne n’est tout à fait content puisque personne n’est d’accord et tout le monde est stressé. Finalement, ça fait plaisir à qui cette histoire ? Plus j’y pense, plus je me dis que c’est tellement bon d’être un chat.

Ahlam Daoudi Chaieri

Gueule de bois

Il paraît qu’il y avait une fête samedi dernier, une méga-teuf internationale par laquelle nous nous sommes sentis concernés dans le plus beau pays du monde et je me demande bien pourquoi. Avant de vous dire ce que j’en pense réellement, je veux faire mon mea culpa. Je veux présenter mes excuses publiques à l’amie qui m’a traitée de meskina la semaine dernière. J’ai fermement conclu à une insinuation à peine voilée sur mon célibat alors qu’en fait, elle a dit ça sans aucune arrière-pensée, mais vraiment aucune, j’en ai eu la certitude. Ma précipitation à tirer mes conclusions me fait dire que je ne suis pas non plus à l’abri des préjugés sur les autres. Alors évidemment, il en reste des milliers à montrer une certaine condescendance pour les filles célibataires et je continue à en penser ce que j’en pense, il faut juste que j’ajuste deux ou trois réglages à mes capacités de discernement pour ne pas basculer dans un excès de susceptibilité. Ceci étant dit, revenons à nos moutons.
On n’en peut plus de cette Journée de la Femme, par pitié abolissons-là. Je sais bien que chaque mois a son lot de torture, la Saint Valentin à la limite c’était neuneu mais pas bien méchant, mais là ! C’est vraiment une grosse blague, du foutage de gueule à l’échelle mondiale. Est-ce-que quelqu’un peut me dire quel sens il donne à cette journée lorsqu’il nous souhaite une bonne fête ? Qu’est-ce-que cela représente exactement pour lui en tant que marocain souhaitant une bonne fête à une femme marocaine ? Qu’il aime sa maman, ses sœurs et la mère de ses enfants ? Est-ce-qu’il se sent écœuré à l’idée que des filles sont privées d’éducation parce qu’il y a mieux à faire dans la vie, comme trouver rapidement un mari et se reproduire ? Est-ce-qu’il pense à toutes les femmes dont on a saboté le potentiel en leur expliquant que là où leurs capacités sont le mieux exploitées c’est derrière les fourneaux ? Est-ce-que celui qui envoie des roses – par Whatsapp s’il vous plait, je sens que je vais me tirer une balle un de ces jours – est-ce-que ce monsieur se sent révolté lorsqu’il constate que ces concitoyennes ne bénéficient ni des mêmes droits ni de la même liberté que lui ? Je me le demande.
Vu l’empressement avec lequel tous les garçons nous ont félicitées, je me dis que ça doit leur donner bonne conscience. Pourquoi pas ? Mais bonne conscience par rapport à quoi exactement ? Pour se dire qu’ils sont gentils avec les femmes, qu’ils ne les battent pas, qu’ils veulent bien qu’elles fassent des études, qu’elles travaillent ? Mais combien parmi eux sont réellement indifférents au sexe de la personne qui est leur supérieur hiérarchique ? Qui les dépasse en termes de responsabilités, de compétences, de salaire ou de pouvoir ? J’en connais quelques uns je vous rassure, des hommes tout droit tombés du ciel qui n’en ont rien à cirer de savoir si vous êtes nés dans un chou ou dans une rose pourvu que vous ayez le savoir-faire requis. Des hommes qui se battent aux côtés des femmes pour qu’elles puissent s’épanouir dans tous les domaines de leurs vies. Ils ne constituent malheureusement pas la majorité, pas même la moitié, pas le dixième, je n’émettrai aucune estimation sur leur nombre pour ne pas vous déprimer et puis il y a les autres…et à ces autres, j’ai envie de dire, on en est encore là ? À devoir répéter et enseigner que la femme doit être respectée, traitée d’égale à égale, dans le monde professionnel aussi bien que dans la sphère privée ?
Un coup d’œil à la presse nationale me rappelle à la triste réalité de mon pays où les questions des violences faites aux femmes sont abordées, les violences physiques et les violences morales. Leurs droits purement théoriques en cas de divorce et qui aboutissent si peu, le mariage des mineures, l’absence de protection digne de ce nom en cas de viol, la proposition d’épouser son violeur qui est une abjection telle que je manque de vomir à sa seule évocation, le déni total de l’avortement alors que sa pratique est quotidienne et qu’elle nécessite un encadrement et un accompagnement médicalisés. La détresse des plus précaires, des petites bonnes, des immigrées, des mendiantes, des prostituées qui sont dans un isolement tel que leur vie et leurs corps sont constamment menacés et leur santé mentale à la merci de leur sort. Les filles privées d’éducation. Les femmes dépouillées de leur héritage. Les mères célibataires jetées aux flammes et les amours clandestines passibles de prison. Vous avez dit bonne fête de quoi déjà ?
Le plus drôle dans tout ça, la vraie blague du siècle, c’est que tout le monde refuse d’écouter une vérité simple et limpide que d’éminents scientifiques nous répètent depuis les années 90. Cette vérité est qu’il n’existe pas de différence biologique entre un cortex féminin et un cortex masculin. Cortex ? C’est la couche supérieure du cerveau, la plus récente dans l’évolution, celle qui nous a au fil des siècles différenciés des amibes, c’est la partie de notre cerveau qui pense, qui apprend, qui réfléchit, qui projette et qui décide. Toutes les théories d’hémisphère dominant chez l’un ou l’autre des sexes, de connexions différentes, des hommes qui seraient davantage doués pour la projection spatiale et les mathématiques, des femmes qui sauraient mieux mener plusieurs tâches à la fois et seraient plus enclines au bavardage, tout ça c’est du pipeau, jamais démontré par la moindre étude scientifique digne de ce nom.
La seule différence neurologique qui découle de nos chromosomes X et Y respectifs, c’est l’imprégnation par des hormones différentes de la couche la plus profonde, la plus ancienne de notre cerveau, notre hypothalamus (ça remue des souvenirs lointains de biologie j’imagine) ou encore notre cerveau reptilien. C’est l’aire purement animale de notre système nerveux puisqu’elle contrôle tout ce qui échappe à notre conscience, la reproduction notamment (et les organes sexuels propres à chacun), la régulation thermique, les sensations de faim et de soif, les cycles d’éveil et de sommeil. C’est là où résident nos seules différences et encore ! Ces différences sont largement effacées par le fait que les fonctions de sexualité et de reproduction sont séparées chez l’être humain.
Qu’est-ce-qui fait donc que l’on attribue certaines caractéristiques à l’homme et d’autres à la femme ? Certainement pas leur neurones, qui sont les mêmes. Toutes les différences de comportement résultent du conditionnement, de la répartition des tâches telles qu’en ont décidé l’éducation et la société.
Tout n’est qu’apprentissage et suggestion. Stimulez n’importe quelle zone cérébrale chez un individu de n’importe quel âge et de n’importe quel sexe et cette zone augmentera de volume au fur et à mesure qu’il intégrera des connaissances nouvelles. Répétez (et quand je dis répétez c’est tout l’entourage voire toute la société qui s’y met) à quelqu’un qu’il n’est pas doué pour une tâche donnée et vous diminuerez considérablement ses chances de la réussir. Ne dites rien et offrez le même enseignement à un homme et à une femme et ils feront pareil. Il est même prouvé que la différence de corpulence entre les deux sexes est due à la croyance que les hommes ont besoin de manger plus, ils se dépenseraient plus ces petits cœurs, cette croyance totalement fausse fait qu’on sert de plus grandes parts aux hommes, même que dans certaines sociétés les femmes mangent les restes. De ce fait, les femmes ont hérité de corps plus menus.
Bref on nous répète depuis la nuit des temps que nous sommes différents, nous ne le sommes pas, pas à la naissance et pas dans les activités qui font de nous des êtres humains, des êtres à la fois d’abstraction et d’action.
Nous ne sommes différents que par le taux d’hormones que nous sécrétons au moment de nous reproduire mais notre cortex a échappé depuis des siècles à leur contrôle : nous ne choisissons plus nos partenaires selon les critères de survie de l’espèce, les périodes de rut sont épargnées à la plupart d’entre nous (je plaisante), nous ne nous mettons plus en couple uniquement pour faire des enfants, d’autres considérations entrent en jeu, nous pouvons d’ailleurs faire le choix de ne pas faire d’enfant du tout, de nous mettre en couple avec un partenaire du même sexe (ah non ça nous ne pouvons pas le choisir, autant pour moi)…cette différence hormonale n’intervenant plus dans notre vie relationnelle, intellectuelle, pourquoi continuer à s’accrocher fermement à des idées préconçues que les plus grands neurobiologistes de notre siècle réfutent ?
Eh bien parce que ces différences semblent arranger les sociétés patriarcales comme celle dans laquelle nous vivons. Parce que ces messieurs n’ont peut-être pas envie de partager leur part du gâteau avec leurs concitoyennes, de reconnaître que les femmes font tout aussi bien dans les études et dans le monde du travail, qu’elles méritent d’accéder aux mêmes postes et aux mêmes rémunérations.
Le pire c’est que beaucoup de femmes se dévalorisent elles-mêmes à force de s’être entendu répéter ces préjugés. Elles sont convaincues que tel métier ou telle activité ne sont pas pour elles, que c’est trop dur, que c’est un truc de mecs, qu’elles ne peuvent pas faire passer leur carrière avant leur vie privée, que ça serait quand même monstrueusement égoïste, une véritable trahison au rôle que la nature leur a attribué. La pauvre nature n’a rien attribué à personne, ce sont les sociétés qui ont réparti les rôles comme ça les arrangeait, pour ne pas dire les hommes. Les femmes qui acceptent passivement cette pseudo-incapacité ne se rendent même pas compte qu’elles jouent un rôle que d’autres ont écrit pour elles, qu’elles se laissent guider comme des marionnettes alors que c’est de leurs vies qu’il s’agit. Elles se laissent infantiliser par d’autres personnes et passent à côté de leur potentiel, elles ne le connaitront jamais.
Ma dernière question, qui restera ouverte, est de demander pourquoi cette égalité hommes-femmes fait si peur depuis des décennies, voire des siècles dans certains pays ? Pourquoi les sociétés sont si réticentes à l’accepter ? Dans quelle ampleur ça déstructurerait l’architecture d’une nation ? Naïvement, j’ai envie de dire que ça ne serait pas si dramatique, que les havres de d’égalité que j’ai connus aussi bien sur un plan personnel que dans la plupart de mes expériences professionnelles sont des modèles qui fonctionnent très harmonieusement. Qu’une fois ravalés les égos déplacés et remis en question les préjugés millénaires, tout va bien dans le meilleur des mondes.
Alors pourquoi se refuser à en faire l’expérience à plus grande échelle ? Pourquoi cette résistance ? Les hommes ont peur d’y perdre quoi au juste ? De l’argent ? Leur confiance en eux ? L’idée qu’ils se font de leur virilité ? C’est tellement beau un homme qui se bat la main dans la main avec les femmes pour l’émancipation et l’égalité de tous, la collaboration dans toutes les tâches de la vie, ça le grandit tellement à nos yeux et chacun y trouve un tel épanouissement.
En gros, nous avons deux possibilités : continuer à jouer ce mauvais vaudeville pour des lustres encore mais nous resterons une société frustrée et incomplète ou bien vivre en parfaite harmonie dans une société qui permet aux femmes d’être heureuses et épanouies et qui transmettent ce bien-être aux hommes de leurs vies, si seulement nous arrêtions de faire la sourde oreille aux évidences. C’est la science qui se tient derrière nous pour affirmer la plus belle des choses, que rien n’est inné, que rien n’est figé, que tout est à notre portée pourvu que l’on nous donne les moyens d’y accéder.
Ahlam Daoudi Chaieri

Meskina ana

Bonjour mes petits loulous, comment allons-nous cette semaine ? J’ai vu que certains d’entre vous s’étaient mis dans tous leurs états à la lecture de mon précédent article, vraiment il ne fallait pas, ce n’est que de l’argent après tout, rien de plus. Nous ne sommes ici que pour échanger et j’ai été épatée par des commentaires d’une grande sensibilité. C’est le but de ces écrits finalement, discuter entre nous et voir les choses sous des angles différents. Entretemps, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. Je vous raconte.
Nous étions tranquillement posés avec des amis le weekend dernier, des filles et des garçons tout à fait charmants, tous très éduqués, émancipés et propres sur eux quand soudain, l’une des amies présentes s’est levée pour partir et en saluant a dit à ma sœur et à son copain, « venez me voir s’il vous plaît et ramenez avec vous Ahlam meskina ». Vous avez bien lu, « Ahlam meskina » ! C’était la première fois de ma vie que j’entendais ces deux mots énoncés consécutivement, devant ma gueule en tous cas. J’ai commencé par éclater de rire devant l’amie en question qui s’est sentie très gênée, elle s’est confondue en excuses et a juré ses grands dieux que c’était juste une expression, une façon de parler sans aucune arrière-pensée, mais trop tard, passée ma surprise, j’étais déjà en train de lui tomber dessus comme le choléra sur l’Afrique une année de guerre civile.
Comment ça « meskina » ? La pauvre ? On dit ça dans deux cas de figure que je sache: de quelqu’un qui a beaucoup moins de ressources financières que la personne qui s’exprime ou bien de celui qui inspire de la pitié pour une raison donnée, ou plusieurs. Etant globalement du même niveau socio-économique dans cette honorable assistance, je me suis donc demandé en quoi je pouvais inspirer de la pitié. J’ai rapidement fait le tour de ma boite crânienne à la recherche de ce qui pouvait dysfonctionner dans ma vie ou dans mon corps, rien à me mettre sous la dent. Alors pourquoi cette condescendance ? Je me trouve plutôt en bonne forme physique, pas de souci de santé (d’ailleurs les malades demandent rarement à être pris en pitié), je mange à ma faim et bois à ma soif, je suis entourée d’êtres chers, je trouve une grande satisfaction dans le métier que je fais, je ne vois vraiment pas ce qui va de travers à moins que…voyons voir, ça ne peut pas être ça…en même temps je ne vois rien d’autre…le seul point commun entre cette amie et ma sœur que je ne partage pas est qu’elles sont engagées dans des relations sérieuses alors que moi je suis célibataire. Mon Dieu non ! C’est parfaitement impossible ! Totalement délirant ! La fille qui a prononcé cette phrase a reçu une éducation exemplaire, elle a fait d’excellentes études, elle exerce un métier à haute responsabilité, enfin je crois, elle vit en Europe, elle est super cool, intelligente, cultivée, non, non, je refuse de l’accepter. Il est inconcevable qu’avec tout ce bagage elle ait pu insinuer que j’étais « meskina » en raison de mon célibat. Je résiste de mon mieux, mais en vain, c’est malheureusement la seule explication. Si au moins je m’en plaignais, si j’avais eu une discussion avec elle lui disant que ma situation me rendait malheureuse et que j’avais envie de me mettre avec quelqu’un, mais non, rien de tout ça, elle est arrivée à cette conclusion toute seule comme une grande.
C’est ainsi que j’ai découvert qu’avoir 35 ans et être célibataire était synonyme de malheur. Le pire c’est que j’ai beaucoup d’affection pour cette fille et que ça m’a fait de la peine de la sermonner mais pour être tout à fait honnête, je ne crois ni aux « façons de parler », ni aux « accidents ». J’ai la conviction qu’aucun mot n’est prononcé par hasard, je crois à l’inconscient et aux lapsus – je sais, je suis très chiante – et sans lui en vouloir le moins du monde, je me dis que cette phrase révèle quelque chose de très intéressant et de totalement désespérant. Ce ne sont pas des vieilles mégères illettrées qui vous attaquent le plus violemment, ce ne sont pas vos pauvres parents qui vous voient comme la huitième merveille du monde qui vous reprochent d’être comme vous êtes, ce sont bien des filles de votre âge, voire plus jeunes, de votre niveau intellectuel, de votre milieu social qui décident, pour vous, de votre malheur et ça, ça me fout en l’air.
Et est-ce-que vous savez au moins en quoi il consiste votre malheur ? Je vais vous le dire, votre malheur ce n’est pas de souffrir d’une maladie incurable, ce n’est pas de dormir sous les ponts, de ne pas avoir eu accès à l’école ou d’avoir vu mourir sous vos yeux impuissants vos êtres les plus chers. Votre malheur c’est de ne pas être mariées. Et le pire, c’est que vous ne le savez pas, pauvres cruches. Double malheur donc, seules et mal renseignées. Vous n’avez pas mérité vos galons de filles heureuses car vous n’avez pas d’alliance à arborer et de photo de bébé sur votre iPhone à faire tourner, c’est comme ça, le Haut Commissariat aux Filles Maquées en a décidé ainsi. J’ai juste envie de dire une chose, ce n’est ni pour me défendre, ni pour étaler ma vie, mais je pense que c’est important de le dire : je suis heureuse.
Je suis une personne profondément heureuse. Qu’est ce que j’entends par là ? J’entends par là que je suis heureuse au plus profond de moi et que c’est une sensation authentique et durable. C’est comme une espèce de feu très doux que je porte en moi et qui me remplit de joie et d’énergie quand je me retrouve et que je m’écoute. J’y retourne toujours à ce feu-là, c’est ce qui me nourrit et me ressource. Mon bonheur ne vient pas de l’extérieur, je ne dépends de rien ni de personne pour être heureuse. Ce qui ne signifie pas que les êtres qui m’entourent ne comptent pas pour moi, loin de là, je les aime de toutes mes forces. Je souffre atrocement à chaque séparation mais la vie continue à amener vers moi de nouvelles personnes à aimer. J’adore mon métier mais si un jour je ne peux plus l’exercer, je sais que je m’intéresserai à autre chose et que j’y trouverai du bonheur. Je peux désirer tel ou tel objet, l’acheter pour me faire plaisir mais si je le perds ou que je ne peux pas l’avoir, je n’en dors pas plus mal. Je peux être avec quelqu’un et je peux être seule, je reste la même. Ce ne sont que des situations et ce ne sont pas les situations qui sont censées nous définir.
Nous ne sommes ni notre statut, ni notre état civil, ni ce que nous possédons, nous ne sommes pas même notre métier. Nous sommes quelque chose de moins palpable que ça mais de tout aussi réel. Nous sommes ce qui reste quand on nous a tout retiré, quand on a redistribué les cartes de l’amour et de la fortune. Nous sommes ce qui persiste malgré tout et ce qui persiste, c’est notre âme. Ce qui nous définit, c’est notre âme. Cette âme qui se nourrit d’amour et d’espérance, d’art et de savoir, de spiritualité et d’échanges désintéressés avec autrui. Cette âme qui puise sa force dans les expériences, les sentiments et les sensations que vous lui apportez. Car il faut la nourrir cette âme pour ne pas la voir rétrécir comme une peau de chagrin. Vous devez la nourrir des belles choses que la vie met sur votre chemin car seule une âme solide peut faire tout le voyage et profiter de chaque instant. Seule une âme solide peut imposer son bonheur. Sereinement mais fermement. Votre âme est votre plus grand bien, au fond c’est tout ce que vous avez.
Les âmes fragiles sont dans la dépendance. Elles sont à la merci de la conjoncture du moment. Elles appartiennent à des personnes qui dépendent de tout un tas d’objets et de situations qu’elles ne contrôlent jamais entièrement, dont elles ne peuvent jamais être certaines qu’ils seront toujours là, toujours dans les mêmes dispositions. C’est dangereux parce que la vie change continuellement la donne et se définir par rapport à des éléments extérieurs, que ça soit comme étant le fils d’untel, l’époux de tel autre, le propriétaire de je ne sais quoi, fait courir le risque de ne plus être personne si ces éléments viennent à changer. En revanche, se définir uniquement par rapport à soi-même, c’est ce qui donne la force d’évoluer, de se régénérer, de se recréer, de continuer à croire, de continuer tout court.
En résumé, nous portons notre bonheur en nous et nous l’irradions vers l’extérieur, pas l’inverse. Je plains les personnes qui ne l’ont pas encore compris, elles s’exposent à de grandes déceptions. J’ai beaucoup de pitié pour ceux qui pensent que le bonheur est un état civil, un statut, un patrimoine. Mais je vous rassure, j’ai surtout pitié de moi-même, je plains ma pauvre petite personne parce que ce n’est pas demain que le droit au bonheur sera officiellement accordé aux filles célibataires et d’ici là, c’est une bataille de tous les jours que d’imposer son bonheur et son épanouissement. Pauvre de moi qui crois sincèrement que les mentalités peuvent changer et que le respect de la vie privée d’autrui est une évidence. Je me fais de la peine parce que je sais que la route est longue avant qu’on accepte qu’une fille décide de rester célibataire à un moment donné de sa vie ou toute sa vie durant et qu’on arrête de dire qu’elle aimerait bien qu’il en soit autrement. Qu’on accepte que cette fille ait les relations qu’elle veut sans forcément vouloir se marier à chaque fois. Meskina ana qui m’épuise à répéter que le mariage ou les enfants ne sont qu’une option parmi d’autres. Des choix très différents peuvent rendre heureux et chacun de nous a le droit de choisir la vie qui lui convient. J’aimerais juste que tout le monde se mette d’accord pour dire une bonne fois pour toutes : « je ne me souviens pas avoir demandé votre avis sur ma propre vie, encore moins votre approbation ». Et puis le bonheur c’est autre chose qu’une case, qu’un mode d’emploi, mais il faut y avoir goûté pour le savoir.

Ahlam Daoudi Chaieri

Question d’argent

J’adore mes petits marocains, je leur porte une affection un peu maternelle parce qu’ils sont le produit de notre éducation en tant que société, en tant que mères, sœurs, amies, copines ou épouses. C’est la raison pour laquelle, devant des comportements parfois ahurissants, j’essaye de ne pas m’arrêter à mon envie de les envoyer paître loin de ma vue ou de leur balancer le premier objet potentiellement volant à la figure. J’essaye de comprendre, comme une mère qui ne sait pas à quel moment elle s’est trompée et je vous avoue que je me sens parfois dépassée par leur logique intérieure.

La question qui me laisse perplexe ces derniers temps est celle de l’argent dans un couple qui fait ses tout premiers pas. J’ai l’impression qu’il y a un malaise nouveau au sujet du financement des activités d’un couple récemment formé. Je parle de cette première phase de découverte où l’on a tendance à se donner des rendez-vous, à se voir souvent en extérieur, au restaurant ou ailleurs, voire à partir en weekend quelque part. Les hommes jusque-là, prenaient l’initiative de proposer et d’organiser ces sorties et ces escapades dont le but, finalement, est de faire connaissance dans le meilleur cadre possible. On peut dire que cette période correspond à des fiançailles des temps modernes où chacun se présente sous son meilleur jour et où les activités partagées servent de base aux sentiments naissants et aux premiers souvenirs en commun.

Mon ressenti est que, ces toutes dernières années, ces messieurs sont devenus très regardants sur ce que peuvent leur coûter ces activités, ils sont de plus en plus réticents à les prendre en charge sous prétexte que les femmes gagnent de l’argent aussi et que si elles y tiennent tant que ça, elles n’ont qu’à les financer. Je vois mes concitoyens développer des attitudes très cheap et je me demande parfois s’ils ne couvent pas une espèce de rancœur qui ne dit pas son nom vis-à-vis des femmes libérées que beaucoup d’entre nous sommes devenues. Certes, il y a cette hantise des filles matérialistes qui est resservie à toutes les sauces comme s’ils ne savaient plus faire la différence entre une fille qui ne cherche qu’un statut et une autre qui s’intéresse réellement à leur misérable vie, mais j’ai envie de croire qu’ils sont plus lucides que ça. En résumé messieurs, vous devenez avares et pire encore, je vous vois perdre les principes de galanterie de base dans lesquels vous avez été éduqués. Vous êtes bien contents de rencontrer une fille intéressante, cultivée en plus d’être mignonne, vous vous dites, ça y est j’ai touché le gros lot et vous la traitez comme votre pote de caserne, expliquez-moi un peu ce qui vous arrive s’il vous plait parce que je n’y comprends plus rien.

La phase de séduction, encore une fois, est celles où le charme qui a opéré initialement entre les deux personnes et l’intérêt que chacun a pu susciter se confirment et il faut créer une ambiance propice à leur épanouissement. Toute femme a besoin de vivre cette étape pour se sentir désirée et ce sont les efforts de l’homme pour la surprendre et lui faire plaisir qui confirment pour elle ce désir. Nos aînés qui avaient indéniablement plus de savoir-vivre,  entouraient volontiers  leurs dulcinées de fleurs et d’autres présents pour les assurer de leur intérêt et de leur désir durant cette phase mais ça, c’était une autre époque. Lorsqu’un homme prend soin des débuts de sa relation, il jette les bases pour un amour sincère et inconditionnel en retour parce qu’une femme qui s’est sentie aimée et désirée, qui est sure de l’avoir été, rendra cet amour à l’infini. Pour être pragmatique, c’est un bon investissement.

Le fait pour l’homme d’assumer son rôle dans cette période de séduction ne signifie absolument pas que la femme ne participera pas par la suite aux finances du couple. Ça n’a juste rien à voir, l’étape de la vie commune est encore loin et il n’est pas possible de se comporter durant les première semaines d’une relation comme un vieux couple avec compte épargne commun et crédit à la consommation à honorer. Ceci est le début et pour ceux qui affirment leur hétérosexualité comme une « valeur » inébranlable, c’est bien avec des femmes que vous tenez absolument à sortir n’est-ce-pas ? Vous qui êtes tellement chatouilleux et susceptibles au sujet de votre virilité, comment osez vous faire l’impasse sur cette danse de séduction où les rôles sont pourtant clairement répartis entre les sexes ? Orchestrer cette phase, la rendre la plus agréable possible est la mission de l’homme et cette mission est à sa charge.

Et la femme dans tout ça ? Elle se contente de recevoir ? Elle reste là à ne rien faire, à attendre que l’homme propose, passe la récupérer, mette la main à la poche pour payer le resto, le bouquet de fleurs, la chambre d’hôtel ? Détrompez-vous les amis. C’est tout un travail que de se faire belles pour vous et cela nous consomme beaucoup de temps et d’argent, vous n’avez pas idée d’autant que nous devons trouver ce temps dans des agendas de plus en plus chargés. Sachant pertinemment que nous vous avons plu au moins autant par notre physique que par notre esprit, nous n’aurions pas l’idée au nom de l’égalité des sexes et des diplômes, de débarquer à nos rendez-vous en jogging, tous duvets dehors, sans être passées par la case coiffure, maquillage et costume, pourtant ce n’est pas l’envie qui nous en manque des fois, mais nous faisons l’effort d’être présentables. C’est bien ça la confusion que nous nous refusons à clarifier. Oui la parité, oui l’égalité, oui tout ce que vous voulez mais pas au prix de la séduction.

Les garçons ne veulent plus payer pour ces activités nécessaires à un couple qui se découvre, très bien. Ils veulent abandonner ce rôle parce que les filles travaillent aussi et gagnent tout autant, pas de problème. Je propose que nous aussi nous fassions l’économie du budget que cela représente d’être si agréables à regarder (et plus si affinités), à coup de soins esthétiques, épilation, soins de visage, coiffure, crèmes et autres produits d’entretien, de fringues allant de la lingerie aux vêtements, en passant par les chaussures, les sacs et autres accessoires de joaillerie, le budget est colossal. Certes, nous sommes naturellement sublimes mais la petite opération de mise en valeur pèse bien plus lourd que tous vos diners et escapades en bord de mer. Si vous avez pris la résolution d’abandonner votre rôle, dites-le nous clairement, nous abandonnerons le notre aussi et nous pourrons allez tous les deux la main dans la main au McDo du coin tous poils dehors et faire ainsi des épargnes, nous pourrons aussi nous voir exclusivement à la maison, pour ne pas dépenser le moindre sou.

L’erreur de ne pas fournir d’effort pour valoriser sa copine est qu’elle ne vous verra pas comme l’homme de ses rêves mais comme un banal compagnon, un pote de régiment encore une fois et on en a plein des potes, on n’en voulait pas un de plus. Vous ne pouvez pas faire rêver si vous tuez le rêve à sa naissance et vous ne devriez pas refuser à une fille de la traiter comme une princesse parce que cette princesse a été à l’université ou aux grandes écoles. Et vous n’êtes pas obligés de vous ruiner pour ça, ce sont les attentions qui nous touchent le plus, le fait de sentir qu’il y a eu une réflexion, une organisation derrière le plan proposé et ce, dans le but de nous voir heureuses et émues. Au lieu d’essayer de comprendre ça, que faites vous ? Vous vous raccrochez à la parité, c’est à mourir de rire, pour une fois qu’elle vous arrange cette parité, mais je vous assure que c’est un faux calcul. L’égalité et la séduction sont deux choses différentes, oui  nous faisons aussi bien dans le monde des études et du travail, je trouve ça inutile de le rappeler à chaque fois, mais ça ne veut absolument pas dire que nous n’avons pas envie d’être courtisées comme des femmes par des hommes qui se comportent comme tels. Pourquoi ce ressentiment qui explose vis-à-vis des femmes qui gagnent correctement leurs vies ? Pourquoi cette grève subite du portefeuille alors que ces mêmes hommes seraient scandalisés de voir apparaître leurs douces à l’état sauvage ? Ils seraient les premiers à leur reprocher de se laisser aller, de ne pas prendre soin d’elles.

Les garçons, s’il vous plait, arrêtez avec cette radinerie qui vous va si mal. Qui vous l’a enseignée ? Vous n’allez quand même pas nous en vouloir d’avoir reçu une éducation et d’exercer des métiers qui nous permettent d’être libres et indépendantes ? Vous ne seriez-pas en train de nous punir sournoisement de ne plus être dans un rapport de dépendance vis-à-vis de vous et de pouvoir théoriquement vous quitter si vous nous rendez malheureuses ? Je suis sure que vous êtes plus intelligents que ça et que vous vous dites que si cette fille a choisi d’être avec moi alors qu’elle n’a pas besoin de moi, c’est pour la meilleure raison qui soit, à savoir l’amour. Vous qui affirmez aimer les challenges, relevez celui de faire vivre et durer votre relation en rendant votre partenaire heureuse, faites des efforts pour elle, ayez des petites attentions. Traitez la comme il se doit et ne tuez pas la séduction parce qu’elle est vitale pour le couple, mettons-nous d’accord pour rester hommes et femmes là où il fait bon l’être ou créons un troisième sexe et définissons-le ensemble.

Ahlam Daoudi Chaieri