J’aurais voulu être un chat

C’est une bonne nouvelle un mariage. C’est l’union de deux personnes qui s’aiment et/ou sont suffisamment satisfaites l’une de l’autre pour décider de construire une vie de famille ensemble. D’un point de vue social, cette union doit être annoncée officiellement et cette annonce, colorée de joie puisqu’il s’agit là d’un évènement heureux. Quoi de mieux qu’une fête pour réaliser ces deux objectifs, informer et exprimer son contentement. Cela se fait depuis la nuit des temps et dans la plupart des sociétés. En ce qui concerne la notre, la coutume veut que les parents de la mariée soient ceux qui se chargent des festivités, soit. Rien de condamnable jusque là. Il est de toutes les manières bien entendu que le marié saura se montrer à la hauteur de l’honneur qui lui est fait. Et quand je parle de hauteur, ce n’est pas une simple vue de l’esprit. Les présents dont il saura combler celle qu’on veut bien lui offrir n’auront rien à envier en coût à la fastueuse cérémonie qui scellera leur union. Des bijoux bien évidemment, une parure complète au minimum (collier, boucles d’oreilles et bracelet assortis) mais la diversification est par ailleurs autorisée, montre, ceinture en or (mdamma), Louis d’or en nombres impairs excluant le un, voiture, sacs et chaussures griffés, un bien immobilier, bref pas trop de contrainte, la place est laissée à l’imagination. Simplement, n’oubliez pas les factures parce que le adoul doit consigner tout ces éléments sur son registre et réaliser ses petites additions pour annoncer à l’assistance la valeur que vous avez accordée à votre bien-aimée.

Revenons à la cérémonie. En soi, l’idée de fêter quelque chose ne peut pas être totalement mauvaise. Accorder de l’importance à cette union et la ritualiser ne me choque pas à partir du moment où l’on croit au mariage, à son caractère sacré, solennel. Rassembler les êtres chers de l’un et de l’autre pour s’unir sous leurs yeux n’a rien de scandaleux. C’est même beau j’ai envie de dire et ça part d’une bonne intention. La seule chose qui m’échappe, c’est de comprendre comment nous sommes passés de cet esprit-là à des festivités qui s’étalent sur une semaine. Entre l’après-midi du henné (je déteste le henné, vous pensez que ça va me porter malheur?), les gonzesses au hammam, la soirée des bonnes femmes, la soirée mixte, la soirée pour les jeunes, le ftour et j’en oublie, comment c’est possible de tenir physiquement, déjà ? Sans parler des frais.

Une tenue traditionnelle par tranche horaire ou presque, ça chiffre rapidement. Elles sont sublimes nos tenues traditionnelles mais une par jour ça pourrait suffire, non ? La valse ininterrompue des serveurs, du traiteur, des musiciens, des neggafates, des couturières, du décorateur, de la coiffeuse, de la maquilleuse, on se croirait à Vienne un soir d’ouverture de bal. Je vous fais une moyenne rapidement, comme ça, entre les tenues et les différents prestataires de services, ça peut aller dans les cinq cent mille dirhams uniquement pour la famille de la mariée. Le truc bien ficelé, dont on n’a pas à rougir et là, nous ne sommes pas encore dans le grand luxe.

Bref, je me demande si c’est bien raisonnable tout ça. Si au lieu de dépenser tout cet argent pour fêter le mariage de leur fille et tout autant de l’autre côté en cadeaux chez le fils, les parents ne feraient pas mieux de donner ces millions à leurs enfants qui trouveront certainement mille choses à en faire. Comme par exemple l’investir dans la construction de cette vie à deux qui les attend, acheter un appartement, voyager, être à l’abri du besoin, s’installer professionnellement, enfin bon des trucs moins importants bien sûr que de donner un mariage grandiose, porter les plus beaux caftans de la saison ou avoir reçu les plus beaux bijoux qu’il est possible de recevoir, mais enfin ce sont des trucs qui peuvent être utiles aussi.

Quand je discute avec mes amies, beaucoup ont vécu la cérémonie de leur mariage comme une énorme contrainte, une montagne de stress au moment de tout organiser et un calvaire sans fin au moment de la subir. Mais enfin, elle est où la fête ? Il est où le plaisir ? Et surtout, pourquoi subir tout ça ? Assez honnêtement, elles répondent que c’est pour faire plaisir à leurs parents, à leur mère surtout, qui elle-même se fait plaisir en faisant plaisir à sa famille et à ses amies et ce qui lui ferait encore plus plaisir, c’est que vous arrêtiez de faire la gueule. Une prise d’otages à grande échelle je vous dis. Et les garçons, ils en pensent quoi ? Eh bien, que c’est du grand délire, que tout cet argent pourrait être mieux employé ou pas employé du tout mais que c’est le prix à payer s’ils ne veulent pas se mettre à dos leur future belle-famille. Ils se laissent entrainer ou plutôt traîner sur cette galère pour faire plaisir à leur chérie qui elle-même est obligée de faire plaisir à ses parents pour avoir leur bénédiction car ne l’oublions pas, sans la bénédiction de nos parents nous ne sommes rien.

Nous sommes un peuple d’enfants attardés en adoration devant leurs parents, c’est notre croix mais ça a du bon aussi, des fois…Sans vouloir les priver de ce qui peut leur faire plaisir,  est ce qu’il ne serait pas possible de retourner à une certaine forme de simplicité ? D’accord, nous avons bien saisi qu’ils étaient contents de marier leur fille, que ce n’est pas comme s’ils mariaient le chat, merveilleuse expression qui revient toutes les fois où j’ai le malheur d’évoquer le sujet. On a pensé à lui demander son avis au chat, d’abord ?  Réunir les être chers OK, mais pour une soirée et une seule. Recevoir les gens et bien les recevoir, oui avec plaisir, mais sans que ça coûte un demi-million de dirhams, des gens meurent de faim et de froid bordel de merde et de manque d’accès aux soins, excusez-moi je m’emporte. Une soirée donc, à laquelle si possible la mariée et le marié participeront autrement qu’en faisant les momies. Des présents de la part du monsieur ou de sa famille, d’accord mais on n’est pas obligé de s’aligner sur le CAC40 et surtout pas de faire défiler la rançon devant les convives. Tout cela prend une ampleur démesurée.

Le but en soi ce n’est pas de faire cette fête, le but c’est que ce couple soit heureux mais ça semble passer au second plan et surtout, ça crée un climat de tension quasi inévitable au sein du couple, entre la fille et ses parents, le garçon et ses parents à lui, les deux familles entre elles, chacun avec sa belle-famille et il y a de quoi. Personne n’est d’accord. Personne n’est tout à fait content puisque personne n’est d’accord et tout le monde est stressé. Finalement, ça fait plaisir à qui cette histoire ? Plus j’y pense, plus je me dis que c’est tellement bon d’être un chat.

Ahlam Daoudi Chaieri

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