LA YEMA

-Adel va arriver dans  cinq minutes yema !

Yema , rien que le fait de m’entendre l’appeler maman j’ai les oreilles qui saignent .Mon mari a insisté dès le début de notre mariage pour qu’il en soit aussi. Comme dit l’adage,l’amour rend aveugle et la découverte des plaisirs de la chair met du temps à vous rendre la vue.

Dingue de lui à l’époque, je ne l’aurais jamais laissé se détourner de mon chemin pour une histoire de protocole. Ça m’aurait laminé le cœur. J’étais sa Kate Middleton prête à tous les sacrifices pour que mon prince William ne file pas à l’anglaise, et vivre mon rêve de princesse.

Mon mariage je l’ai voulu, je l’ai eu avec toutes les obligations familiales de merde en bonus.

Alors pour pallier ce problème, j’use et j’abuse de tous les stratagèmes pour interpeller ma belle-mère le moins possible. Je me place précisément dans son champs de vision pour lui parler directement et éviter de l’appeler par ce mot qui m’écorche la langue depuis plusieurs années. Si ça ne tenait qu’a moi , je l’aurais bien rebaptisé khaltylroula, ou Lalla batata ou yema mesmouma.

Il y a des naïvetés qui vous poursuivent tout le long de votre carrière de femme casée, j’aurais dû avec du recul faire signer à mon cher et tendre la fameuse clause de «  versement de dommages et intérêts pour arnaque sur la marchandise »

Les cinq minutes annoncées par Adel s’étirent sur plus d’une demi -heure maintenant.J’attends le retour de mon homme comme les fans du PSG ont attendu l’arrivée de Neymar.

-Tu as appelé mon fils ? il t’a dit quoi exactement ?

-Qu’il arrivait dans cinq minutes c’est tout.

« Mon fils » , cette possessivité exacerbée a le don de m’agacer.Ma belle-mère commence à  trépigner exagérément.

-Sinon c’est pas grave , je m’en vais et puis tant pis !

Elle soupire très fort. Elle aime trop me faire ce genre de phase. Elle est du  genre à se barrer alors que j’insiste toujours pour qu’elle reste et déclencher entre mon mari et moi une embrouille dont elle seule a le secret. Au final elle parvient toujours à ses fins, et je ne peux être qu’admirative de ses dons de marionnettiste. Quand elle part vexée comme cela, Adel termine systématiquement la soirée chez sa Yema remplie de culpabilité de bon fils en quête d’ amour éternelle.

Le paradis est sous les pieds de ma belle-mère aux dires de mon mari. Quand je les regarde de plus près moi,je ne vois ici que le besoin urgent de passer une pierre ponce sur deux ou trois cors de ses pieds de koala . Soit dit en passant et aguerrie dans l’exercice,  je ne me formalise pas du fait qu’elle puisse trouver ma présence insignifiante et sans saveur. J’ai toujours été une ragounaà ses yeux et une fille pas assez belle pour son fils.

-Tes enfants ils sont beaucoup chez ta mère ces derniers temps! Je serais pas venue si j’avais su qu’ils étaient pas là.

Oui si j’avais su moi-même que ça la freinerait de venir , je l’aurais prévenu c’est certain. Je reste silencieuse devant cette pic qui ne me pique plus depuis fort longtemps.

Ma belle-mère est planté là devant moi , et ne me décoche pas un mot ou un regard dans un silence pesant, la télécommande à la main , elle fait défiler les chaines du satellite.

J’envoie un texto à Adel comme une bouteille à la mer

« Mais qu’est ce tu fous sérieux ?!!!! »

Quelques secondes plus tard, j’entends enfin les clefs de la serrure tourner, véritables clefs de mon soulagement. Adel arrive tout sourire en se targuant d’un salamalikoum chaleureux en notre direction . Avec beaucoup de pudeur, il me regarde avec un doux sourire qui en une demi seconde me fait oublier que Belzebuth trône dans notre salon.

Il s’approche d’elle et embrasse longuement le front de sa génitrice qui s’illumine instantanément devant sa progéniture. Le lien qui s’opère entre eux deux est tellement instinctif quej’ai l’impression d’assister à un document animalier .

En les observant attentivement , et bien que ce soit une souffrance pour moi de le reconnaitre , je pense qu’elle et moi avons tout de même un point commun. Nous sommes toutes les deux  les femmes de la vie d’un homme que nous aimons sincèrement.

Je sors de la pièce pour leur laisser un petit peu d’intimité. Quand elle sera partie, il sera tout à moi . Oui à moi , et  il faudra bien que tu t’y fasses un jour « ma Yema ».

Hamida So

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