LE HARAM COMPTE DOUBLE … POUR LES FEMMES !

 

pour majdaIl est 19h45. Je cours dans la rue pour pouvoir rattraper le magasin d’alcool avant sa fermeture à 20h00. Ce soir je reçois des invités. Buveurs et musulmans, ils ont pour habitude d’organiser des soirées de posage entre amis, dans l’intimité des maisons, dans le calme, pour pouvoir ainsi picoler et parler de la pluie et du bon temps.

Sur l’avenue ainsi que dans la ruelle d’en face, beaucoup de voitures stationnées limite abandonnés en double-file, dont les conducteurs se précipitent vers la même direction que moi, histoire d’acheter leur breuvage non halal pour passer « un week-end sympa » dit-on chez nous.
Sur place, je suis gênée. Etant donné que je ne bois pas, je n’ai jamais aimé qu’on m’attribue cette tâche. De plus, je n’y connais strictement rien en vin, ce qui a pour coutume d’irriter mes convives. Français, marocain ou chilien, quelque soit le vin et ses particularités, je n’y comprends rien. Je prends la bouteille moyennement chère, d’un vignoble marocain, avec des mains quasi-tremblantes. Quitte à acheter de l’alcool, autant acheter local pour aider les compatriotes ! Bref, une bouteille à chaque main, je me dirige vers la caisse pour payer mes articles et déguerpir illico presto de cet endroit pourtant « bien » fréquenté.
A ce moment précis, je croise sur mon chemin un homme, la quarantaine, avec un panier rempli de bières et autres alcools forts. J’essaye de l’éviter mais il ne veut pas me céder le passage et me regarde fixement. Je lui rends son regard avec un air perplexe et interrogateur et lui de me lancer un  « llah yester » bien senti (pour les non arabophones « llah yester » se dit généralement aux personnes malades ou celles dont on ne cautionne pas les actes qui ne rentrent pas dans l’éthique religieuse). Consternée, je lui réponds spontanément « parce que toi, dans ton panier, tu empiles les corans ! ».  Ne sachant pas quoi me répondre, il finit par me céder le passage avec un regard différent mais tout aussi accusateur.

En arrivant à la maison je raconte ma mésaventure à mes amis. Scandalisés, ils me disent qu’ils auraient aimé être là pour remettre le curieux moralisateur à sa place. Je préfère en rire mais eux ne l’entendent pas de cette oreille ! Leur mélange d’énervement et d’alcool m’ont fait assister à une scène particulièrement étonnante : Une prise de conscience – avec un certain dégoût en sus – de la misogynie ambiante par ces mêmes mâles de ma société schizophrène et sexiste.
– « Je ne comprends pas comment les hommes peuvent croire une seconde que les pêchés sont plus graves quand ils sont commis par une femme ?! Putain les gars ! L’alcool est interdit et pour les hommes et pour les femmes et de la même manière ! Elles ne sont pas plus coupables que nous ! ». Amine, 33 ans est mon meilleur ami depuis 15 ans. Il lance le débat en regardant ses semblables tout en leur servant davantage de verres d’alcool.
Mehdi, 35 ans, l’un de mes meilleurs amis depuis quelques années, rumine. Il donne raison à Amine et s’emporte :
–  « Je suis musulman et je bois, oui je bois ! Je n’arrive pas à arrêter ! » C’est l’heure de la confession apparemment. « Et puis sérieusement, qu’est ce que vous voulez qu’on foute d’autre que de s’en mettre plein la gueule quand on vit dans ce pays complètement barge ?! Alors, si moi je suis dans cet état, je n’imagine même celui des femmes avec tout ce qu’elles subissent !! ». Le ton est donné et moi je préfère rester spectatrice de ces étalages sans intervenir.
– « Mais dis-nous sérieusement comment tu fais pour vivre ici ? Ton mari est étranger, alors qu’est ce que tu attends pour te casser du Maroc ! Je t’ai toujours dit qu’il n’était pas fait pour toi ! ». Depuis le temps qu’Amine me sort le même refrain, je préfère ne rien répondre.
C’est à ce moment précis qu’arrive mon mari, éternel retardataire, pour se joindre à nous. Devant nos mines déconfites, il comprend qu’on est en plein débat passionnel.
– « Je vous sens chauds ! Qu’est ce qui se passe ? ». Il me regarde et enchaine « quoi encore ? Qu’est ce qui t’est encore arrivé ? Qu’as-tu encore dit et à qui ? ». Il faut dire que depuis que je connais mon mari, il est souvent dépassé par mes excès de colère et de révolte quand je suis dans la rue et qu’on me harcèle et insulte gratuitement. Souvent il me disait qu’il me comprenait mais qu’il fallait que je passe outre. Mais bon, ma nature est ainsi faite et je n’arrive pas à fermer les yeux sur les injustices. Je ne réponds pas à sa question et lui signifie avec le regard que c’est à nos amis de lui expliquer. Après une brève explication, mon conjoint s’emporte à son tour.
– « Comment les marocains peuvent-ils penser que les marocaines sont plus coupables qu’eux quand elles commettent les mêmes pêchés ?! C’est comme les relations sexuelles avant le mariage ! Les hommes tirent des coups à droite et à gauche pour chercher à la fin une femme vierge! C’est quoi ce délire ? Vous accepteriez d’épouser des femmes non vierges, vous ? ». Le débat me passionne encore plus. Voilà un autre pêché acceptable quand il s’agit d’un homme et complètement grave et inadmissible quand il s’agit d’une femme.
– « Mais mon ami ! J’ai déjà répondu à cette question ! Vierge ou pas, ça ne me choque pas, pourvu qu’elle n’ait pas eu plus de  15 partenaires dans sa vie ! ». Mon meilleur ami m’a toujours dit ça donc je bois ses paroles tout en riant aux éclats. Mehdi, à coté, rit jaune.
– « 15 partenaires ? Mais t’es malade toi ! Moi je ne me concentre pas sur la virginité mais je ne dirais pas non à une femme vierge ! ». Mehdi lance la couleur, l’ouverture d’esprit oui, mais pas quand il s’agit de ses propres choix.
– « Ah t’es comme ça toi ?! ». Amine découvre une nouvelle facette de Mehdi. « Et si elle boit ? Tranquille ? ».
– « Tranquille est un grand mot ! Je ne trouve pas jolie une femme qui boit ! Et puis, ma femme qui traîne dans les bars ! Impossible ! En plus, si elle n’est pas vierge, je me demanderai toujours qui est cet abruti qui l’a dépucelée !?». Mehdi expose plus sa vision du couple dans la sphère publique.
– « Comment ça c’est impossible que ta femme tape des verres dans des bars et impossible qu’elle ne soit pas vierge ? C’est quoi ce délire Mehdi ? Pourtant tu le fais toi ! Quelle différence ? ». Amine cherche, Amine creuse, Amine trouve le bouton sur lequel appuyer pour faire mal.
– « Ecoute ! La virginité est une garantie que ta femme n’a pas été touchée et basta ! Ne me parle ni de préliminaires ni de sodomie ! Je te dis que je préfère qu’elle ait l’hymen intact ! ».Et de continuer « Et les bars sont fréquentés par des mecs éméchés qui n’en ont rien à foutre de savoir si la nana au bar est casée ou pas ! Je ne veux pas qu’on piétine mon territoire !! Au pire, si elle a envie de boire, qu’elle le fasse à la maison, avec moi ! ». Je trouve son explication à la fois plausible dans un sens et beaucoup trop misogyne dans l’autre. Mais je ne réagis pas. Amine voit que sa réflexion m’intéresse et renchérit.
– « Ton territoire ? Ben pisse-lui dessus tant que t’y es ! ». Ils éclatent de rire. L’atmosphère est plus détendue.
– « Il n’est pas question de lui pisser dessus mon ami ! Je sais que si un jour je sors avec ma femme et qu’elle se fait draguer devant moi, je vais péter un plomb et refaire le portrait au mec ! Donc, pour éviter les embrouilles, nous resterons en tête-à-tête à la maison ! Pour la virginité, c’est comme ça, apprends à accepter la différence ! Si toi ça ne te fait ni chaud ni froid, ce n’est pas le cas pour moi ! Ca me fait même froid dans le dos !».
– « En gros tu es en train de nous dire que par souci de prévention, tu préfèrerais enlever une liberté supplémentaire à ta femme pour être plus tranquille et que le degré de sérieux de ta future épouse sera strictement égal à son hymen intact ? ». Amine résume bien et moi, je tends l’oreille davantage pour écouter sa réponse.
– « Oui, on est au Maroc mon frère, toi tu rêves ! On est un pays musulman et la société est impitoyable avec la femme ! Donc au lieu d’entendre les gens me dire de surveiller ma femme, je préfère leur fermer leurs clapets dès le départ ! ».
– « C’est malheureux de vivre en voulant arranger les autres Mehdi ! Si tu es amoureux de ta femme et que tu lui fais confiance c’est plus important que tout ce que peuvent dire ou penser tous ces gens ! Quoi que tu fasses, ils auront toujours quelque chose à dire ! ». Mon mari constate avec beaucoup de tristesse la souffrance que tout un marocain éprouve vis-à-vis du regard de la société.
– « Je n’y peux rien, c’est l’Islam et la société marocaine ! Je préfère qu’on me foute la paix ! ». Mehdi regarde son verre vide avec tristesse.
– « Je te ressers un autre verre ? ».
Mehdi hoche la tête. Il est prêt à siffler toute la bouteille pour décompresser. Amine refuse, il est « bien » et n’a pas envie d’être saoul. D’après lui, aux dernières nouvelles, l’alcool ne serait pas « haram », ça serait plutôt l’état d’ébriété qui le serait et il a envie de rester en bons termes avec le divin, sans excès.
Dans ce posage long et particulièrement révélateur de certaines facettes bien dissimulées depuis de longues années, un troisième ami était là, intéressé et tout aussi choqué par le débat. Il n’a ni intervenu ni donné son opinion. Amine, se rendant compte de son silence l’interpelle.
– « Et toi Ali ? Un avis ? ». Ali nous regarde et répond avec une grande hésitation mêlée à une nonchalance culotée :
– « Moi ? Je suis gay ! Je vous fais mon coming-out en exclusivité avant de quitter le Maroc ! J’en ai marre d’ici mais pas pour les mêmes raisons que les femmes ! J’ai besoin de vivre libre et je ne pourrais pas l’être avec des Mehdi à chaque coin de la rue !! ». Un froid est jeté. Nous ne savions pas s’il était sérieux ou s’il tentait d’apaiser le débat avec un trait d’humour. Nous avions des doutes depuis quelques années mais nous n’étions jamais sûrs et ne voulions jamais l’offenser ou le brusquer. Le silence, bien pesant, se prolongeait, nous affirmant ainsi qu’il était réellement en train de faire son coming-out.
– « Merde alors ! Pousse-toi ! Je préfère les lesbiennes ! ». Lui lance Amine, une vérité cachée derrière son humour ravageur.
– « Putain ! T’es homo ? Non, non ! Moi aussi je préfère les lesbiennes ! Va t’asseoir là-bas et ferme-la ». Lui répond Mehdi.
– « Ah oui ? Donc pour vous, il y a certains haram qui passent beaucoup mieux avec les femmes au final ! ». Leur fait remarquer Ali, le nouveau gay dans son monde aux couleurs arc-en-ciel.
– « Ah remarque ! Oui ! », réalisent Mehdi et Amine en chœur. « Bon, on va y aller nous, il se fait tard ».
Il ne se faisait pas si tard que ça, il était à peine 23h00 et avaient normalement pour habitude d’abandonner les murs enfermant les secrets de leurs pêchés vers des heures beaucoup plus tardives. Je réalise que l’homosexualité déclarée de notre ami en commun les dérangeait et qu’ils ne voulaient pas spécialement donner leur avis sur un haram réputé comme unique fait faisant trembler le trône de Dieu. Le haram oui, mais pas touche au créateur cette fois-ci, un peu de bon sens !
Ils s’en vont tous en même temps me laissant seule, pensive et à la fois terrifiée par la perception de la religion où chacun pioche dans le haram qui l’arrange tout en tenant une posture moralisatrice quand l’autre, du sexe opposé en l’occurrence la femme, fait de même.
Ils sont musulmans, buveurs, occasionnellement niqueurs et de temps en temps menteurs mais jamais au grand jamais l’un n’acceptera que sa femme fasse la même chose que lui. Jamais l’autre n’acceptera que son ami de toujours soit homosexuel. Et jamais au grand jamais ces messieurs ne laisseront la société les pointer du doigt. Du coup, ils se comporteront en public de façon à ce que ces autres, qu’ils ne connaissent pas, ne les jugent pas et qu’ils soient ainsi de ceux qu’on appelle « les intégrés ». Ali quittera le territoire dans quelques jours, laissant derrière lui famille et amis, pourvu que cette fois-ci il ait le droit à une existence paisible au sein de ses semblables, les humains, aussi homosexuel qu’il puisse être.
Morale de l’histoire ?
Les hommes commettent des pêchés et jugent les femmes qui en font de même. Dans certains esprits, le haram l’est doublement quand il s’agit de la femme ignorant qu’ils mélangent la parole de Dieu avec la perception qu’a la société de la gent féminine doublement responsabilisée sans qu’elle n’ait jamais rien demandé.
Ils préfèreront par contre une lesbienne à un homosexuel parce que dans leurs fantasmes les plus enfouis mais aussi les plus connus, deux nanas entre elles, c’est vachement plus excitant que deux gars ensemble, qui eux, sont dans le pêché extrême.
Les femmes quant à elles devront composer avec ces individus borderline avec qui elles feront leurs vies et avec qui elles éduqueront leurs gamins. Et ainsi ira la vie ! Des bras de fer ininterrompus entre hommes et femmes et une société moralisatrice qui derrière ses airs parfaits pensera détenir la meilleure posture, oubliant au passage que là-haut, homme ou femme, ça sera exactement la même chose.

Wa salam !

M. Elk.

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