Mes Mistral Gagnant

Je vous écris de Paris cette fois-ci où je me suis rendue pour un congrès médical, trois journées entières de mise à jour scientifique, ça fait un bien fou et en même temps ça épuise. J’aime bien cette sensation d’être une éternelle écolière, j’en ai croisé des centaines, des écoliers et des écolières de moins de trente à plus de soixante ans, venus de partout dans le monde pour apprendre ou transmettre. Je trouve ça formidable et ça me conforte dans mon idée que tout seul dans son coin, on est peu de chose. Mais c’est pas tout ça…aujourd’hui c’est samedi et j’ai mérité ma journée de détente, une ballade qui fait du bien (c’est tellement dommage qu’on manque d’espaces verts au Maroc et d’espaces en général où une fille peut marcher en toute tranquillité, la musique aux oreilles et la tête dans les nuages sans risquer de se faire siffler, voler, suivre, harceler, violer, lyncher, agresser, emmerder, au choix…), une petite expo, un peu de shopping vite fait et là tout de suite j’attends patiemment de rentrer voir un film au ciné.
J’adore le cinéma et ce que j’aime plus que tout, c’est de me rendre au ciné. Choisir un film, acheter mon billet et un pot de glace, attendre tranquillement la séance. Rentrer dans la salle, me caler au fond d’un fauteuil, regarder les trailers des films à venir, les publicités me gonflent mais ça me laisse le temps de terminer ma glace et puis l’obscurité et le silence, interrompu par deux ou trois tousseurs, de nouveau le silence, trois, deux, un, zéro et la magie qui commence…j’aime découvrir un film sur grand écran comme j’aime lire un livre sur papier et aucun autre format ne me satisfait autant. Je vais assez peu au ciné au Maroc et ça me manque énormément, autant que de pouvoir marcher sereinement dans la rue. A Tanger et à Rabat, il n’y a pratiquement plus aucune salle de fréquentable, dire que mes parents, dans leur jeunesse, allaient toutes les semaines au cinéma à Tanger, ils me racontent qu’il y avait des salles magnifiques, qui passaient les films les plus récents…je vis dans la nostalgie de ce Tanger là mais quand j’essaye d’en retrouver les traces je ne tombe que sur des ruines et des souvenirs. Aujourd’hui je vis à Casablanca, ville que j’ai aimée très vite et qui a le mérite de compter au milieu de ses ruines boudées par la restauration, un certain nombre de salles obscures et même un grand complexe d’une douzaine de salles, le Mégarama pour ne pas le nommer, mais où aucune ne diffuse de film en version originale sous-titrée, sauf – tenez-vous bien – les films marocains…allez comprendre. J’ai vu que cette semaine un film venu d’Inde était également sous-titré, formidable. Par contre, tous les autres films nous sont servis en VF, une version doublée lisse et monotone. Je ne sais pas vous mais moi je trouve ça terriblement frustrant, ça m’ampute d’au moins la moitié du plaisir que j’ai à regarder un film. Comment peut-on se passer de la voix originale des acteurs, de leurs intonations, de toutes les émotions que leurs cordes vocales véhiculent ? Les priver de leur voix c’est comme leur bander les yeux et les priver de leur regard, c’est un vecteur tout aussi puissant pour moi et je trouve ça inacceptable de ne pas nous proposer, dans une salle au moins, une autre option que ce fade substitut qu’est le doublage. Enfin voilà, je ne supporte pas de voir autre chose qu’un film français en VF, même un film coréen je veux le voir en VO, sous-titré bien sûr, par contre les films marocains, j’arrive à suivre sans le texte écrit, merci bien.
Je gribouille je gribouille en attendant mon film et j’ai envie de partager avec vous une autre question à deux cent points : pourquoi le pain qu’on nous sert dans les plateaux repas de la Royal Air Maroc est toujours à moitié congelé ? Je remplis systématiquement la fiche de réclamation, j’en touche un mot à l’hôtesse ou au steward et aucun ne peut jamais rien faire pour moi. Pourtant, je pense que je ne dois pas être la seule à faire ma chieuse à ce sujet, mais ça ne rate jamais ! Non mais les gars, vous êtes la compagnie number one du pays, la gloire de la nation, vous affichez les prix que vous voulez, vous avez la belle vie, priorité sur les horaires, les couloirs aériens et les pistes d’atterrissage et vous n’êtes pas foutus de sortir vos plateaux une heure plus tôt du congélo? Sérieusement ? Je vous jure, ça me dépasse.
Bon voilà, j’ai fini de râler pour aujourd’hui, mais c’est important, ça me permet parmi d’autres choses de rester de bonne humeur intérieurement. Sinon, c’est toujours assez agréable de passer quelques jours à Paris, je séjourne chez l’une de mes meilleures amies, mariée, maman de deux petits bouts de chou de deux et cinq ans et de passer un peu de temps avec eux me rappelle à quel point les enfants c’est magique, il n’y a pas d’autre mot, si la magie existe, c’est dans leurs yeux qu’elle habite. C’est fou comme j’ai pu répéter mécaniquement pendant des années que les enfants c’était pas trop mon truc, que je n’ai rien contre, mais rien pour non plus etc…et puis l’année dernière, tout a changé. J’ai passé un an dans un service de réanimation néonatale et pédiatrique. Ça a l’air assez effrayant dit comme ça mais c’était absolument merveilleux. Le bonheur et la satisfaction qu’on y trouve dépassent de loin les moments de désarroi et de tristesse. C’est dans ce service où j’ai été touchée au plus profond de moi par les enfants, les bébés, je pouvais les prendre dans mes bras et les regarder de longues minutes et c’est une sensation physique très spéciale, très hormonale vous me direz, mais pas seulement. Certes mon cerveau de mammifère a du décharger des caisses d’ocytocine, petite hormone du bonheur et de l’amour maternel, d’où la sensation de bien-être et l’espèce de nœud au ventre mais ça ne m’explique pas toute l’affaire. Il y a une espèce de connexion qui se crée et ce n’est pas seulement de l’instinct de protection, d’abord ce ne sont pas mes enfants et puis ce n’est pas non plus de l’instinct de reproduction, parce que ça ne me renvoye pas nécessairement à l’envie d’en avoir moi-même, c’est juste que je me sens merveilleusement bien, apaisée, sereine. C’est de cette magie là dont je vous parle et je la ressens en présence des enfants. Je me sens bien, il y a une communication non verbale qui s’établit, qui passe par le regard, les sourires, quand un enfant vient se blottir contre moi, je fonds littéralement parce que rien ne l’y oblige, c’est pur, c’est désintéressé et cet état de grâce me réconcilie avec la terre entière.
Les Mistral Gagnant. J’ai toujours cette chanson de Renaud en tête quand je pense aux gamins « Et entendre ton rire qui lézarde les murs, qui sait surtout guérir mes blessures ». Il a parfaitement saisi cette magie en eux, ces moments de grâce qu’on vit auprès d’eux. Ecoutez-la ou réécoutez-là de temps à autre, chantée par lui (et ça ne prend pas de « s », ne vous fatiguez pas, j’ai bien vérifié). Je l’ai longtemps trouvée très triste parce que je pensais que l’enfant à qui il s’adresse meurt à un moment donné, la dernière strophe est un peu ambiguë mais je crois que ce sont juste les rires des enfants qui se meurent avec le temps. Si l’on n’y prend pas garde, la vie nous transforme en des adultes qui doivent se prendre très au sérieux, qui perdent leurs rires d’enfants, leur magie d’enfant. « Et entendre ton rire comme on entend la mer, s’arrêter, repartir en arrière ». Je crois que si les gamins me font autant de bien, depuis que je ne leur résiste plus, c’est parce qu’ils n’en ont rien à foutre de l’adulte que je suis devenue, qu’ils s’adressent directement à l’enfant qui vit toujours en moi et c’est ce même enfant qui leur répond parce qu’il sait qu’ils l’ont reconnu. C’est là où réside la magie.
Du coup, maintenant je comprends. Je ne dis pas que je vais faire un enfant tout de suite, je continue à croire qu’il faut être très amoureuse de l’homme avec qui on choisit de le faire, qu’il faut non seulement s’aimer mais être capable de partager toutes les difficultés de la vie à deux et continuer à s’aimer malgré cela avant de se lancer dans ce vaste projet, mais j’ai ressenti le centième de ce que doivent ressentir des parents et je comprends. Je pense que j’aimerais mes enfants à la folie si j’en ai, mais je pense aussi que je ne mourrais pas de chagrin si je n’en ai pas (en l’absence des paramètres nécessaires et suffisants). Enfin je ne sais pas trop, je ne suis sûre de rien au fond, imaginons que je ne rencontre pas ce futur père idéal (et dans idéal j’inclus le fait d’être amoureuse de lui), quelles seraient mes autres options ? Ne pas avoir d’enfant ? Et s’il s’avère que j’en meurs de chagrin en fin de compte, contrairement à ce que je dis au jour d’aujourd’hui ? Faire des enfants avec un homme que je n’aime pas ? Je ne sais même pas comment c’est possible, je ne peux pas supporter de passer une heure avec un homme que je n’aime pas (vous me direz, ça suffirait pour faire un enfant). Faire un enfant puis larguer le père ? C’est abominable d’utiliser quelqu’un comme ça, c’est vraiment ignoble…je trouve que c’est plus honnête d’élever un enfant toute seule dans le cas où on ne trouve pas l’homme qu’on attend ; mais là, les options sont franchement limitées sur le sol national, pas de banque de sperme, adoption déjà ultra compliquée et opaque pour des couples standard, alors pour une femme célibataire…pas simple. Pourtant, je suis convaincue qu’un enfant qui grandit auprès d’un parent aimant est plus heureux et équilibré que celui qui grandit devant deux parents qui ne se supportent pas. Enfin, on n’en est pas encore là, je vais peut-être retourner ma veste un de ces jours, mais pour le moment je crois encore en la magie, celle des enfants comme celle de l’amour, à l’envie irrésistible que cet amour nous donne de déplacer notre centre de gravité et de faire tourner notre monde autour de la personne qu’on aime et de partager tout avec elle, jusqu’à un enfant. Ça tient quand même du miracle cette envie-là ou bien de la folie, je ne sais pas. Allez, une petite dernière pour la route avant de nous quitter : « Que si moi je suis barge, ce n’est que de tes yeux, car ils ont l’avantage d’être deux. Et entendre ton rire s’envoler aussi haut, que s’envolent les cris des oiseaux. Te raconter enfin qu’il faut aimer la vie et l’aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants. Et les Mistral Gagnant».

Ahlam Daoudi Chaieri

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