Meskina ana

Bonjour mes petits loulous, comment allons-nous cette semaine ? J’ai vu que certains d’entre vous s’étaient mis dans tous leurs états à la lecture de mon précédent article, vraiment il ne fallait pas, ce n’est que de l’argent après tout, rien de plus. Nous ne sommes ici que pour échanger et j’ai été épatée par des commentaires d’une grande sensibilité. C’est le but de ces écrits finalement, discuter entre nous et voir les choses sous des angles différents. Entretemps, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. Je vous raconte.
Nous étions tranquillement posés avec des amis le weekend dernier, des filles et des garçons tout à fait charmants, tous très éduqués, émancipés et propres sur eux quand soudain, l’une des amies présentes s’est levée pour partir et en saluant a dit à ma sœur et à son copain, « venez me voir s’il vous plaît et ramenez avec vous Ahlam meskina ». Vous avez bien lu, « Ahlam meskina » ! C’était la première fois de ma vie que j’entendais ces deux mots énoncés consécutivement, devant ma gueule en tous cas. J’ai commencé par éclater de rire devant l’amie en question qui s’est sentie très gênée, elle s’est confondue en excuses et a juré ses grands dieux que c’était juste une expression, une façon de parler sans aucune arrière-pensée, mais trop tard, passée ma surprise, j’étais déjà en train de lui tomber dessus comme le choléra sur l’Afrique une année de guerre civile.
Comment ça « meskina » ? La pauvre ? On dit ça dans deux cas de figure que je sache: de quelqu’un qui a beaucoup moins de ressources financières que la personne qui s’exprime ou bien de celui qui inspire de la pitié pour une raison donnée, ou plusieurs. Etant globalement du même niveau socio-économique dans cette honorable assistance, je me suis donc demandé en quoi je pouvais inspirer de la pitié. J’ai rapidement fait le tour de ma boite crânienne à la recherche de ce qui pouvait dysfonctionner dans ma vie ou dans mon corps, rien à me mettre sous la dent. Alors pourquoi cette condescendance ? Je me trouve plutôt en bonne forme physique, pas de souci de santé (d’ailleurs les malades demandent rarement à être pris en pitié), je mange à ma faim et bois à ma soif, je suis entourée d’êtres chers, je trouve une grande satisfaction dans le métier que je fais, je ne vois vraiment pas ce qui va de travers à moins que…voyons voir, ça ne peut pas être ça…en même temps je ne vois rien d’autre…le seul point commun entre cette amie et ma sœur que je ne partage pas est qu’elles sont engagées dans des relations sérieuses alors que moi je suis célibataire. Mon Dieu non ! C’est parfaitement impossible ! Totalement délirant ! La fille qui a prononcé cette phrase a reçu une éducation exemplaire, elle a fait d’excellentes études, elle exerce un métier à haute responsabilité, enfin je crois, elle vit en Europe, elle est super cool, intelligente, cultivée, non, non, je refuse de l’accepter. Il est inconcevable qu’avec tout ce bagage elle ait pu insinuer que j’étais « meskina » en raison de mon célibat. Je résiste de mon mieux, mais en vain, c’est malheureusement la seule explication. Si au moins je m’en plaignais, si j’avais eu une discussion avec elle lui disant que ma situation me rendait malheureuse et que j’avais envie de me mettre avec quelqu’un, mais non, rien de tout ça, elle est arrivée à cette conclusion toute seule comme une grande.
C’est ainsi que j’ai découvert qu’avoir 35 ans et être célibataire était synonyme de malheur. Le pire c’est que j’ai beaucoup d’affection pour cette fille et que ça m’a fait de la peine de la sermonner mais pour être tout à fait honnête, je ne crois ni aux « façons de parler », ni aux « accidents ». J’ai la conviction qu’aucun mot n’est prononcé par hasard, je crois à l’inconscient et aux lapsus – je sais, je suis très chiante – et sans lui en vouloir le moins du monde, je me dis que cette phrase révèle quelque chose de très intéressant et de totalement désespérant. Ce ne sont pas des vieilles mégères illettrées qui vous attaquent le plus violemment, ce ne sont pas vos pauvres parents qui vous voient comme la huitième merveille du monde qui vous reprochent d’être comme vous êtes, ce sont bien des filles de votre âge, voire plus jeunes, de votre niveau intellectuel, de votre milieu social qui décident, pour vous, de votre malheur et ça, ça me fout en l’air.
Et est-ce-que vous savez au moins en quoi il consiste votre malheur ? Je vais vous le dire, votre malheur ce n’est pas de souffrir d’une maladie incurable, ce n’est pas de dormir sous les ponts, de ne pas avoir eu accès à l’école ou d’avoir vu mourir sous vos yeux impuissants vos êtres les plus chers. Votre malheur c’est de ne pas être mariées. Et le pire, c’est que vous ne le savez pas, pauvres cruches. Double malheur donc, seules et mal renseignées. Vous n’avez pas mérité vos galons de filles heureuses car vous n’avez pas d’alliance à arborer et de photo de bébé sur votre iPhone à faire tourner, c’est comme ça, le Haut Commissariat aux Filles Maquées en a décidé ainsi. J’ai juste envie de dire une chose, ce n’est ni pour me défendre, ni pour étaler ma vie, mais je pense que c’est important de le dire : je suis heureuse.
Je suis une personne profondément heureuse. Qu’est ce que j’entends par là ? J’entends par là que je suis heureuse au plus profond de moi et que c’est une sensation authentique et durable. C’est comme une espèce de feu très doux que je porte en moi et qui me remplit de joie et d’énergie quand je me retrouve et que je m’écoute. J’y retourne toujours à ce feu-là, c’est ce qui me nourrit et me ressource. Mon bonheur ne vient pas de l’extérieur, je ne dépends de rien ni de personne pour être heureuse. Ce qui ne signifie pas que les êtres qui m’entourent ne comptent pas pour moi, loin de là, je les aime de toutes mes forces. Je souffre atrocement à chaque séparation mais la vie continue à amener vers moi de nouvelles personnes à aimer. J’adore mon métier mais si un jour je ne peux plus l’exercer, je sais que je m’intéresserai à autre chose et que j’y trouverai du bonheur. Je peux désirer tel ou tel objet, l’acheter pour me faire plaisir mais si je le perds ou que je ne peux pas l’avoir, je n’en dors pas plus mal. Je peux être avec quelqu’un et je peux être seule, je reste la même. Ce ne sont que des situations et ce ne sont pas les situations qui sont censées nous définir.
Nous ne sommes ni notre statut, ni notre état civil, ni ce que nous possédons, nous ne sommes pas même notre métier. Nous sommes quelque chose de moins palpable que ça mais de tout aussi réel. Nous sommes ce qui reste quand on nous a tout retiré, quand on a redistribué les cartes de l’amour et de la fortune. Nous sommes ce qui persiste malgré tout et ce qui persiste, c’est notre âme. Ce qui nous définit, c’est notre âme. Cette âme qui se nourrit d’amour et d’espérance, d’art et de savoir, de spiritualité et d’échanges désintéressés avec autrui. Cette âme qui puise sa force dans les expériences, les sentiments et les sensations que vous lui apportez. Car il faut la nourrir cette âme pour ne pas la voir rétrécir comme une peau de chagrin. Vous devez la nourrir des belles choses que la vie met sur votre chemin car seule une âme solide peut faire tout le voyage et profiter de chaque instant. Seule une âme solide peut imposer son bonheur. Sereinement mais fermement. Votre âme est votre plus grand bien, au fond c’est tout ce que vous avez.
Les âmes fragiles sont dans la dépendance. Elles sont à la merci de la conjoncture du moment. Elles appartiennent à des personnes qui dépendent de tout un tas d’objets et de situations qu’elles ne contrôlent jamais entièrement, dont elles ne peuvent jamais être certaines qu’ils seront toujours là, toujours dans les mêmes dispositions. C’est dangereux parce que la vie change continuellement la donne et se définir par rapport à des éléments extérieurs, que ça soit comme étant le fils d’untel, l’époux de tel autre, le propriétaire de je ne sais quoi, fait courir le risque de ne plus être personne si ces éléments viennent à changer. En revanche, se définir uniquement par rapport à soi-même, c’est ce qui donne la force d’évoluer, de se régénérer, de se recréer, de continuer à croire, de continuer tout court.
En résumé, nous portons notre bonheur en nous et nous l’irradions vers l’extérieur, pas l’inverse. Je plains les personnes qui ne l’ont pas encore compris, elles s’exposent à de grandes déceptions. J’ai beaucoup de pitié pour ceux qui pensent que le bonheur est un état civil, un statut, un patrimoine. Mais je vous rassure, j’ai surtout pitié de moi-même, je plains ma pauvre petite personne parce que ce n’est pas demain que le droit au bonheur sera officiellement accordé aux filles célibataires et d’ici là, c’est une bataille de tous les jours que d’imposer son bonheur et son épanouissement. Pauvre de moi qui crois sincèrement que les mentalités peuvent changer et que le respect de la vie privée d’autrui est une évidence. Je me fais de la peine parce que je sais que la route est longue avant qu’on accepte qu’une fille décide de rester célibataire à un moment donné de sa vie ou toute sa vie durant et qu’on arrête de dire qu’elle aimerait bien qu’il en soit autrement. Qu’on accepte que cette fille ait les relations qu’elle veut sans forcément vouloir se marier à chaque fois. Meskina ana qui m’épuise à répéter que le mariage ou les enfants ne sont qu’une option parmi d’autres. Des choix très différents peuvent rendre heureux et chacun de nous a le droit de choisir la vie qui lui convient. J’aimerais juste que tout le monde se mette d’accord pour dire une bonne fois pour toutes : « je ne me souviens pas avoir demandé votre avis sur ma propre vie, encore moins votre approbation ». Et puis le bonheur c’est autre chose qu’une case, qu’un mode d’emploi, mais il faut y avoir goûté pour le savoir.

Ahlam Daoudi Chaieri

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