Nabil Ayouch, ou l’exécuté avant la sentence

 

Voilà une nouvelle polémique des plus étranges : Les marocains qui appellent au boycott du nouveau film de Nabil Ayouch parce que – disent-ils – il porterait atteinte à l’image du royaume chérifien et ne reflèterait en aucun cas la réalité de ce que nous sommes. Bon, les raisons sont écrites au conditionnel parce qu’à part les quelques teasers racoleurs, aucun des détracteurs n’a encore pu visionner l’intégralité du film même si les commentaires saupoudrés ici et là laissent penser le contraire.

Cette énième polémique sur les mœurs prouve un aspect très particulier des mentalités locales : Juger sur la couverture en jetant au pâturage le fond pourvu que l’honneur soit sauf et que les étrangers n’apprennent pas qu’au Maroc la prostitution est l’un des fléaux qui nous rendent tristement célèbres au-delà de nos frontières.

Certes, nous avons la réputation d’être d’excellents hôtes, d’avoir une excellente cuisine (nous avons été classés 2ème mondiaux cette année après la France), d’avoir des paysages époustouflants et le plus beau coucher du soleil au monde (…) mais de voir mes compatriotes scandalisés, offusqués, touchés à ce point par 3 minutes d’extraits d’un film qui traite de la prostitution qui est une réalité, triste oui et scandaleuse oui, mais une réalité que nous savons tous mais avec laquelle nous vivons dans le plus grand déni … j’en perds le nord !

Bref ! Quelques teasers – dont la volonté est de créer un énorme buzz (et c’est gagné) – auront suffi à faire condamner moralement Nabil Ayouch tantôt taxé de sioniste (à tous nos malheurs un coupable idéal, j’ai nommé « le sioniste »), tantôt taxé de traitre ou de salaud voulant pervertir nos enfants ou tantôt encore – et là c’est encore plus facile – traité de tous les noms d’oiseaux. Ben oui, quand on n’a pas d’argument on insulte, c’est bien connu ! Mais pourquoi utiliser la vulgarité pour contester … la vulgarité ? Mystère et boule de gomme !

Much Loved … Quèsaco ?

Le film raconte le quotidien de quatre prostituées et leurs relations avec les hommes, les autorités, les femmes et la société. Bien qu’on s’attende bien entendu à la victimisation (justifiée ou pas) de cette frange de notre société, le sujet mériterait qu’on s’y penche de plus près et si ce long métrage est une invitation pour explorer les tréfonds de cette pratique moyenâgeuse, alors pourquoi pas !?

Il est vrai que pour le moment les quelques extraits laissent penser qu’on a atteint le summum de la vulgarité et je le concède, mais pourquoi ne pas donner sa chance à Nabil Ayouch, dont le professionnalisme n’est plus à prouver, et embarquer avec lui – main dans la main – dans cette histoire qui nous fera du mal, nous enfoncera davantage mais qui nous mettra face à nos propres contradictions dans un pays où la schizophrénie de ses sujets et de ses positions n’est plus à prouver ?

Certes, nous sommes dans un pays musulman, certes nous avons nos mœurs et traditions avec leurs lots de tabous, certes nous tendons vers le conservatisme qui n’est pas une tare en soi mais une identité parmi d’autres, mais refuser de se confronter à cette réalité ne serait-il pas une preuve de rejet viscéral de chaque individu – différent – composant notre population plurielle ?

Je ne veux pas légitimer la prostitution puisqu’en tant que femme marocaine j’en souffre. Je souffre de voir des femmes n’avoir d’autre choix que de vendre leur chair pour subvenir aux besoins de leurs familles nombreuses ; je souffre de voir des femmes se prostituer rien que pour le plaisir de recevoir de l’argent facile ; je souffre de voir le gouvernement ne rien faire pour apporter des solutions concrètes pour combattre ce fléau ; je souffre de voir les campagnes de prévention contre le Sida et l’indifférence totale avec laquelle sont traitées les prostituées qui devraient – au moins – être les premières à être suivies médicalement (…). Je souffre de tellement de choses, si vous saviez, et je ne suis pas la seule !

J’aurais aimé que ce film soit l’occasion d’ouvrir un débat national sur la prostitution à l’instar du reportage français sur l’avortement, j’aurais aimé qu’on tire profit de ce buzz pour questionner nos responsables et les mettre au pied du mur, j’aurais aimé que ce film soit l’occasion pour tous les marocains de crier leur ras-le-bol d’être perçus comme un ramassis de putes et de mauviettes, j’aurais aimé qu’un élan de solidarité se déclenche et qu’on puisse – ensemble – faire en sorte que notre patrie chérie aille vers l’avant, j’aurais aimé tellement de choses !

Au lieu de quoi, nous baignons dans un océan de polémique stérile où les marocains s’insultent, s’entraccusent, se déchirent au lieu de regarder ce verre à moitié plein et saisir la chance de mettre les choses à plat. Quel gâchis !

A-t-on le droit d’être choqué par les extraits ?

Oui. Nous avons le droit, tous, d’être choqués, indignés, scandalisés par ces mots crus. Je l’ai été. Je l’ai été l’espace des quelques minutes d’extraits où je me disais que le réalisateur était allé beaucoup trop loin … mais avec le recul, je me dis « et qu’aurait été le film, ayant pour vocation de traiter la réalité crue, si toutes les composantes de cette même réalité n’étaient pas au rendez-vous ? ». Alors oui, offusquons-nous mais réveillons-nous ! Ne voyons pas en le travail de Nabil Ayouch une insulte mais simplement une aubaine pour commencer le débat. Le vrai. Mouhim, n’oublions pas que « l’7ayat … m9ouwwda ! ». Merci Ali Zaoua !

Majda.Avril

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