QUE LE MAROC ME PARDONNE MAIS J’AI AVORTÉ !

À l’époque, mes pensées étaient floues, torturées, tristes. Il était tout à fait impossible pour moi que je sois tombée enceinte. Un nœud au ventre, je me suis rendue à cette pharmacie du coin et ai attendu que tous les clients soient partis pour demander mon test de grossesse. J’avais honte de moi, j’avais du mal à parler. La pharmacienne me regardait avec insistance, ne comprenait pas ce que je voulais, le silence de la honte était tout ce que j’avais à lui dire. Après de longues secondes de supplice, j’ai pris mon courage à deux mains et ai demandé ce test. La bonne femme me le tendit en m’expliquant le mode d’utilisation avec un air totalement détaché. Elle ne voulait certainement pas me mettre mal à l’aise, ou alors pensait-elle que j’étais mariée, ou encore avait-elle l’habitude de voir défiler devant elle des femmes « comme moi » !

Rentrée chez moi, je me suis résignée à le faire après des heures d’hésitation, il fallait que je sache, que j’arrache ce sparadrap. Les minutes d’attente de résultat furent longues, pénibles, je m’étais même tournée vers Dieu pour lui implorer son pardon, sa miséricorde, une dernière chance pour me repentir et ne plus jamais faire de bêtise, promis ! Mais le résultat fut sans appel : Positif. J’étais bel et bien enceinte malgré mes relations, non protégées certes, hors période d’ovulation. C’était pour le moins surréaliste. Prise de nausées violentes, j’ai vomi mes tripes. Une fois que j’ai su que j’étais en cloque, mon cerveau n’allait plus jamais me faire de cadeau.

J’ai appelé le « père » pour lui annoncer la nouvelle mais il n’a pas trouvé mieux à me dire qu’un « es-tu sûr que je suis le père ? ». Cinq ans de relation et il doutait de ma fidélité ? Lui qui me promettait le mariage, l’amour, le bonheur s’était littéralement tourné contre moi. Mais moi je ne voulais pas d’argent, j’avais juste besoin d’un soutien, de ses bras pour me consoler, me dire que tout irait bien, qu’on trouverait une solution ensemble quelque soit l’obstacle ! Raté. Il m’a raccrochée au nez après avoir passé ses nerfs sur moi. Ben oui, après tout, un bébé se conçoit à un pas à deux si l’on suit la logique ambiante. C’est de ma faute à moi, femme légère et irresponsable, et jamais celle de cet homme qu’on n’a pas le droit de critiquer dans notre société misogyne et patriarcale. Ne dit-on pas que le seul défaut d’un homme ne pourrait être que son manque d’argent ? Pour les valeurs humaines, on repassera !

Je prends rendez-vous avec mon gynécologue qui me reçoit en urgence ne sachant pas ce que j’avais à lui dire. « Je suis enceinte ». L’annonce fut très difficile pour moi et j’avais besoin que mon médecin traitant depuis des années me rassure. Que nenni. Au lieu de me prendre la main et de me dire que ce sont des choses qui arrivent, parce que oui ce sont des choses qui arrivent, il m’a engueulée. Oui, il m’a engueulée comme une gamine de quatre ans qui venait de faire une terrible bêtise. Je ne sais pas s’il avait le droit de le faire mais encore aujourd’hui je me dis qu’il a été tout sauf professionnel avec moi. Pendant son sermon, j’avais espoir qu’il me dise « bon, on va vous faire avorter mais ça sera la première et la dernière fois », je prévoyais même de lui promettre que c’était bel et bien la dernière fois parce que oui ça l’était vraiment. Mais j’avais tout faux ! Il me regarda droit dans les yeux, un rictus en coin et me dît « Félicitations, c’est tout ce que j’ai à vous dire ! ». Tremblante, j’entendais sa réponse comme au loin et vis ma vie passer devant mes yeux en une fraction de seconde … Qu’allais-je dire à ma famille ? Mes amis ? Mes collègues ? Comment cet enfant allait naître sans père ? Mes parents me renieront-ils ? Qu’est ce que c’est que cette énorme faute que j’ai commise à mon âge ? Bon sang ! À 25 ans on n’est pas aussi con ! Ce n’est pas possible !

« Suivez-moi en salle de consultation, on va voir comment se porte le bébé ! » me lança-t-il. Consulter ? Échographie ? Bébé ? Mais pourquoi ? Pour qui ? Pour quand ? Avec qui ?

Les larmes aux yeux, seule, je me suis allongée et ai regardé longuement l’écran supposé me montrer l’œuvre de mon inconscience ! Je regardais fixement cet écran noir et blanc en me disant « pourquoi ne suis-je pas née française – par exemple – j’aurais pu le garder en recevant les félicitations de mon entourage !? ». Oui, je ne m’étais pas dit qu’ailleurs j’aurais avorté mais qu’ailleurs je l’aurais gardé parce qu’au final quoi de plus beau qu’un bébé dans la vie d’une femme, dans ma vie à moi ?

Le silence était lourd, insupportable, je m’attendais à entendre les battements de son cœur comme dans les films, le bonheur en moins … mais rien ! Aucun battement ! Je cherchais désespérément mon fœtus dans ce brouillard électronique mais n’arrivais pas à le voir.

« Mais où est-il docteur ? Je n’arrive pas à le voir ! Vous avez vu, je serai une mauvaise mère, la preuve, je le ne vois même pas! ».  J’essayais de jouer mes dernières cartes de future mère irresponsable mais il ne me répondait pas.

Après de longues minutes d’attente, le verdict tomba « C’est un œuf clair, il n’y a pas de fœtus ! ». Je ne comprenais pas ! Finalement tout ce stress, toute cette folie, cette culpabilité, pour rien au final ? « Alors docteur ? Je ne suis finalement pas enceinte ? C’était un faux positif ? ». Il me regarda longuement avec une once de dégoût dans ses yeux et me répondit « Si, vous êtes enceinte mais le fœtus ne vit pas, il ne s’est pas développé ! Donc vous allez rentrer chez vous et attendre que la fausse couche vienne d’elle-même ! ». En gros, je devais attendre que tout s’en aille parce que « ça » allait partir tôt ou tard et naturellement. « Mais docteur, si je fais une fausse couche sur mon lieu de travail, tout le monde le saura ! N’y a-t-il pas moyen de déclencher la fausse couche ? ». Je ne savais pas si cette procédure existait mais je tentais de trouver une solution à mon petit niveau, faire disparaître ce chapitre de ma vie et ne plus jamais en parler à qui que ce soit. « Oui, on pourra déclencher la fausse couche et vous faire un curetage en clinique. Je vais appeler et réserver un bloc pour après-demain matin. Le payement se fera en espèces, il ne faudra pas laisser de trace, je risque ma place moi ! Prenez ce cachet à 4 heures du matin et soyez à la clinique à 8 heures, la fausse couche sera déjà amorcée ! Le prix est de 5000 dirhams. Vous ferez ces analyses ! Et puis, n’oubliez pas de dire que vous êtes mariée ! ».  Je ne pouvais pas refuser et puis c’était un prix trop bas à payer au vu de l’énormité de mon erreur selon mon médecin.

À quatre heures du matin, j’ai pris ce fameux cachet, seule dans ma chambre, insomniaque, coupable, en larmes, le cerveau en compote. Je pensais que les contractions allaient se déclencher spontanément. J’ai attendu des heures que quelque chose se passe, mais rien. Vers 7 heures du matin je commençais à ressentir des douleurs comme celles des règles, c’était limite insupportable et j’ai littéralement couru à la clinique, paniquée ! J’ai chuchoté à la réception que j’étais en train de faire une fausse couche et voilà que la réceptionniste s’était écriée devant tout le monde que mon curetage n’était programmé que dans une heure. En me retournant, les patients – dans la salle d’attente – me lançaient le regard du jugement. Excédée, j’ai demandé à cette femme si elle ne savait pas ce que c’était que le secret professionnel et elle de me répondre que c’était « comme ça ». Ce fut la goutte d’eau qui a débordé les océans. Prise d’une crise d’hystérie, je l’ai traitée de tous les noms. Mon médecin, entendant ma voix s’élever, vint me sommer de me calmer. Me calmer ? Pourquoi me calmer ? Ce n’est pas parce que j’avorte que le monde a le droit de m’engueuler et me demander de me la fermer. Ce n’est pas à ce corps médical de me dire ce que j’ai à faire après m’avoir fait subir les pires châtiments psychologiques.

Vêtue d’un simple tablier, je suis rentrée au bloc, personne ne m’avait dit que ça allait être une anesthésie générale, les infirmières étaient silencieuses, l’anesthésiste a été le seul être humain gentil avec moi pendant cette épreuve. Pendant mon anesthésie, avant que je ne m’endorme, je l’ai fixé longtemps, son sourire me faisait du bien, il m’a racontée une blague, j’ai pouffé de rire et me suis endormie.

Je sentis des gifles, j’ouvris les yeux péniblement et voyais au-dessus de ma tête une infirmière qui tentait de me réveiller. Je ne savais plus où j’étais. J’étais seule et perdue au milieu de parfaits inconnus. L’anesthésiste revint, demanda à l’infirmière de partir, me tint la main et me demanda comment je me sentais.  J’avais la tête dans le brouillard, je ne réalisais pas, je souriais et pleurais en même temps. Je me suis même excusée de mon erreur. Il me dît que c’était des choses qui arrivaient et plus souvent que je ne le pensais. « Vous avez insulté tout le monde pendant l’opération ! » me lança-t-il dans un éclat de rire. Apparemment, sous anesthésie, les patients ont tendance à devenir très bavards et à dire ce qu’ils pensent. J’étais limite contente d’avoir eu le cran d’insulter tout ce « beau » monde moralisateur pendant mon profond sommeil.

Je me suis levée, me suis rhabillée et suis rentrée chez moi comme si de rien n’était. En marchant dans la rue, j’évitais le regard des passants par culpabilité, comme si tout le Maroc était au courant de ce que je venais de vivre. Je suis rentrée chez moi et y suis restée des jours et des jours jusqu’à ce que je me sente prête à reprendre ma vie.

 

Voilà six ans que cet épisode a ébranlé ma vie. J’ai quitté ce goujat qui m’avait tournée le dos à la première difficulté. Je n’ai plus jamais recouché avec quelqu’un, comme si je voulais que tout se « referme ». J’ai effacé cet épisode de ma bouche mais pas de ma mémoire. Une année plus tard j’ai rencontré quelqu’un qui disait m’aimer plus que tout au monde. J’ai eu du mal à m’y faire surtout qu’il ne savait rien de tout ça. Au bout de deux ans de relation j’ai du lui dire la vérité pour qu’il n’y ait pas de non-dits. J’ai pris le risque qu’il me quitte mais il ne l’a pas fait. En me confiant à lui, il m’a embrassée et a demandé ma main. Nous sommes mariés depuis trois ans et heureux parents d’un garçon et d’une fille absolument magnifiques qui font notre bonheur chaque seconde que Dieu fait.

L’avortement, au-delà de l’erreur due au manque d’information ou au risque puéril au nom de l’amour, est une épreuve que chaque femme pourrait traverser dans un cadre comme dans un autre. L’avortement est une douleur psychique qui fait changer une femme à tout jamais. L’avortement, ce business qui fait le bonheur de quelques gynécologues pourris, est cet acte qui nous arrache un bout de nous définitivement et qui ne nous laisse pas le choix de revenir en arrière. L’avortement est ce délit fatal au Maroc qui n’est pas permis à toutes ces femmes qui rasent les murs aujourd’hui, qui courent dans tous les cabinets pourvu qu’on les aide et à qui on répond « non, c’est interdit par la loi ». Mais quelle est cette loi qui condamne une femme à devenir mère à l’adolescence et qui la contraint à abandonner une partie d’elle-même dans des orphelinats bondés d’enfants qui n’ont rien demandé à ce monde si ce n’est une vie descente ? Que « préfère » ce gouvernement, puisque l’on doit se plier à ses préférences, des avortements avant que ces fœtus ne portent des âmes ou des enfants abandonnés, peuplant nos rues et tombant dans la drogue et la violence pour survivre ? Des enfants sans parents, sans amour, sans dignité, qui attendent – passifs – qu’un couple veuille bien les accueillir dans un foyer où l’on mange à sa faim, on l’on dort sous trois couettes dans le froid glacial de nos hivers éternels ?

Je suis une femme, j’ai commis une erreur, j’ai avorté, j’ai refait ma vie, j’ai deux enfants, mais je vivrai toute ma vie la blessure d’avoir été jugée par un médecin, mal traitée par une infirmière et persécutée par une loi qui ne devrait pas avoir d’autorité sur mon utérus.

Je soutiens toutes ces femmes qui souffrent, ce médecin démis de ses fonctions pour avoir osé dire tout haut ce que l’on pense tout bas, ces enfants sans parents qui ne savent pas de quoi leur sombre avenir sera fait à cause d’une loi qui a pensé à protéger ses arrières musulmans plutôt qu’eux. Je suis une femme, je suis une mère, je suis marocaine et je suis pour l’avortement.

Fadi Lina 

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