Un con en courant d’air

Mes pieds usés me menèrent à ce bar encore une fois, 22h au pied d’une nuit mal aimée, agitée par une lune scélérate qui tapait sur ma tête ingrate et capricieuse .
Ils sont là comme chaque samedi, les dragueurs du dimanche reconvertis dans leurs chaises à lancer des commentaires graves et maladroits. Habitués aux cours du lycée, espérant par un miracle qu’une fille viendra leurs demander du feu, ou s’ils viennent là souvent, le regard aux aguets, repèrent le galbe d’un sein ou la tournure d’une rondeur fut elle la pire de toutes.
L’un d’eux vient voir Amélie, accessoirement ma compagne et usuellement déversoir de ma salive dans sa bouche en bague.
Très courtois au début le soucis certain de faire bonne impression, je le regardais l’air amusé.
- « qu’est-ce que je vous sers »
- « Peut être votre numéro sur un bout de papier »
- « Non! Autre chose? »
- « Pourquoi ce refus si rapide, c’est ma calvitie ? »
Elle lui fait un rire commercial puis elle lui montre sa bague, et me pointe du doigt. Un anneau en fer forgé que je lui avais offert.
La courtoisie du gentilhomme se transforma vite en flot d’injures, à tort et à travers qui, j’avoue me sont restées aux travers de la gorge. Il avait un air con, d’un fils de ministre aux poches pleines et au crane en courant d’air, prenant une serveuse pour une domestique à courtiser quand elle abdique et à lapider quand elle renonce.
- « Alors c’est lui l’heureux fiancé » ?
- Oui c’est moi, fiancé le jour, jongleur de cons la nuit
- Il a l’air d’un déchet ton homme
A peine avait-il fini sa phrase qu’elle le tape avec un seau de champagne, sot comme il est il se relève, le sang au visage, je l’achève de la pointe de ma botte droite, ses amis se ramènent plus vite qu’une maladie, je me retrouve à distribuer des coups de poings à chaque belle gueule passante.
J’ai tellement tapé ce con ! Comme si ma vie en dépendait, défouloir du stress de la semaine, j’en ai oublié une bouteille d’Heineken qui m’arrivait virevoltante et m’égratigna un arcane de l’oeil. Je me méfie des sourires trop propres et des blouses trop blanches, des médecins polis et des infirmières trop minces, cela cache souvent des choses, et gâchent certaines vies.
J’étais aux urgences à Ibn Rochd, je prends un bout de papier à la réception pour avoir perdu une poignée de sang , quelques égratignures , rien de grave … quand je vois débarquer des gens charcutés de partout , les entrailles à la main , l’intestin apparent et le pancréas qui fait coucou à la cohue des démembrés… À ma droite, un chauffeur de bus qui fut agressé, une dame transférée d’un autre hôpital à 22h qui paya l’ambulance elle même pour finalement mourir sur son brancard sous les yeux indifférents des branleurs de service. À ma gauche un os sortant de la jambe d’un monsieur, avec une moustache garnie … on ne voit qu’elle quand on ne voit pas lui . En crise de diabète, un autre se laisse mourir seul , c’est moins rapide mais cela va durer , le médecin chargé de la permanence est à cette heure bien occupé à baiser sa femme ou à la tromper … il ne viendra pas, les cadavres peuvent attendre . Les infirmières ne recousent les plaies que lorsqu’elles font un bras de profondeur, elles sont bien occupées à se vernir les ongles … on ne sait jamais, un potentiel mari mourant pourrait fermenter entre leurs mains comme un vieux vin de bon marché .
Les vivants se marrent entre eux, et les morts implorent une deuxième chance. La vie n’a pas beaucoup d’importance dans ce lieu, c’est le consulat de la mort ; elle y fait un tour et prend l’âme de qui elle veut, à sa guise et à son gré.
Chouaib Lfath

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